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ernst jünger

  • Jünger était-il antinazi ?

    877171876.jpgDes «Journaux de guerre» d'Ernst Jünger, il ressort que le capitaine de la Wehrmacht, tout en occupant Paris, détesta Hitler, condamna l'antisémitisme et fut, selon le mot de Hannah Arendt, «un antinazi actif»

    Débarrassons-nous d'abord des clichés et des préjugés habituels: Ernst Jünger portait l'uniforme allemand pendant les deux guerres mondiales du XXe siècle, il a occupé Paris, n'a pas déserté, n'a été ni inquiété, ni pendu, ni fusillé, il est donc forcément criminel, et sa mort tranquille, à 103 ans, couvert d'estime et d'honneurs, est un scandale incompréhensible.

    Oui, mais voilà, on ouvre ces deux volumes de ses «Journaux», impeccablement présentés et annotés par Julien Hervier, et l'étonnement grandit: ce sont de grands livres.

    «Orages d'acier»? Le meilleur récit de guerre, selon Gide, est un précis de bruit et de fureur mécanique, annonciateur des catastrophes futures soulevées par la dictature de la technique. Un autre écrivain en a été bouleversé, et c'est Borges. Pas d'idéologie, dans ces «Orages», la description pure, force de l'écriture du jeune Jünger, plongé, à 19 ans, dans cet enfer. C'est un petit soldat aux quatorze blessures, un héros national modeste qui, par la suite, aurait pu faire carrière dans le nouveau régime totalitaire. Pourtant, il refuse tout: il ne sera ni député ni académicien, et ses livres suivants, «le Cœur aventureux» et surtout «Sur les falaises de marbre», seront considérés, à juste titre, comme très suspects par la Gestapo. Goebbels voulait frapper, mais Hitler lui-même aurait dit: «On ne touche pas à Jünger.» Ce dernier, et c'est un des aspects les plus étonnants de son existence romanesque, passe son temps à brûler des notes, des lettres, des documents, après des perquisitions chez lui. En réalité, il méprise le nouveau régime et sa clique, sa posture est résolument aristocratique, il identifie aussitôt le côté démoniaque des bourreaux plébéiens et de son chef, de plus en plus fou, qu'il surnomme «Kniebolo» dans son Journal. «Ils sont répugnants. J'ai déjà supprimé le mot "allemand" de tous mes ouvrages pour ne pas avoir à le partager avec eux.»

    Il faut ici écouter Hannah Arendt, en 1950: «Le "Journal de guerre" d'Ernst Jünger apporte sans doute le témoignage le plus probant et le plus honnête de l'extrême difficulté que rencontre un individu pour conserver son intégrité et ses critères de vérité et de moralité dans un monde où vérité et moralité n'ont plus aucune expression visible. Malgré l'influence indéniable des écrits antérieurs de Jünger sur certains membres de l'intelligentsia nazie, lui-même fut du début jusqu'à la fin un antinazi actif et sa conduite prouve que la notion d'honneur, quelque peu désuète mais jadis familière aux officiers prussiens, suffisait amplement à la résistance individuelle.»

    Comment conserver son intégrité sous la Terreur? Question d'honneur, question de goût. On a reproché à Jünger son dandysme et son esthétisme, sans comprendre son aventure métaphysique intérieure. Dès 1927, alors qu'on lui propose d'être député national-socialiste au Reichstag, il déclare qu'il lui semble préférable d'écrire un seul bon vers plutôt que de représenter 60.000 crétins. Sa stratégie défensive personnelle: la botanique, l'entomologie, la lecture intensive, les rêves. Ses descriptions de fleurs ou d'insectes sont détaillées et voluptueuses, il passe beaucoup de temps dans le parc de Bagatelle ou au jardin d'Acclimatation. C'est par ailleurs un rêveur passionné, familier de l'invention fantastique, proche en cela du grand Novalis. «Nous rêvons le monde, et il nous faut rêver plus intensément lorsque cela devient nécessaire.»

    Que lit-il, en 1942, dans sa chambre de l'hôtel Raphaël, à Paris? La Bible, et encore la Bible, et toujours la Bible (il se convertira discrètement, à la fin de sa vie, au catholicisme). On le voit marcher dans Paris, il voit Paris comme un enchantement permanent, il achète des livres rares, et tout à coup, le 25 juillet 1942: «L'après-midi au quartier Latin, où j'ai admiré une édition de Saint-Simon en vingt-deux tomes, monument de passion pour l'histoire. Cette œuvre est l'un des points de cristallisation de la modernité.» Après tout, on doit aussi à Jünger, dans l'ombre, que Paris n'ait pas été incendié et détruit selon les ordres finaux de Hitler. Le rêve, la profondeur vivante et inlassable du monde: on sait que, par la suite, Jünger a beaucoup expérimenté les drogues, et pas les plus banales, mescaline et psylocibine (comme Michaux).

    En même temps, il a sur place une charmante maîtresse, Sophie Ravoux, médecin, qu'il appelle tantôt «la Doctoresse», tantôt «Charmille». Les tortures, les exécutions de masse? C'est immédiatement le dégoût (il refuse d'y assister sur le front russe, au Caucase). «L'infamie est célébrée comme une messe, parce qu'elle recèle en son tréfonds le mystère du pouvoir de la populace.» L'infamie c'est, par exemple, l'apparition des étoiles jaunes sur la poitrine des juifs à Paris, que Jünger salue au garde-à-vous («J'ai toujours salué l'étoile») tout en notant aussitôt qu'il a honte de porter son uniforme. C'est lui toujours qui met en sécurité pour l'avenir des lettres d'otages fusillés, lecture qui l'a «fortifié», dit-il, puisqu'on y vérifie que «l'amour est le plus profond de tous les liens».

    Et puis, bien entendu, il y a les portraits, tous incisifs et révélateurs. Morand, Jouhandeau, Léautaud, Céline (qu'il déteste), Picasso (qui lui propose de signer immédiatement la paix pour que les hommes puissent faire la fête le soir même). «Gaston Gallimard donne une impression d'énergie éclairée, aussi intelligente que pratique - celle-là même qui doit caractériser le bon éditeur. Il doit y avoir aussi en lui quelque chose du jardinier.» Quant à «Kniebolo» (Hitler), «son passage à Satan est de plus en plus manifeste».

    Comment se comporter dans ces conditions? «Il faut agir en cachant complètement son jeu. Il importe avant tout d'éviter toute apparence d'humanité.» Phrase terrible. Le fils de Jünger, 17 ans, a été imprudent: il est arrêté, difficilement libéré par son père portant toutes ses décorations, mais aussitôt envoyé sur le front, en Italie, où il se fait tuer dans les carrières de marbre de Carrare. Les falaises de marbre... Jünger note sèchement que son livre se prolonge dans les événements mêmes. C'est une lutte ouverte entre le démoniaque et l'art. Les portraits des démons (Himmler, Goebbels) sont aussi décapants. «Le retour de l'absolutisme, toutefois sans aristocratie - je veux dire sans distance intérieure -, rend possibles des catastrophes dont l'ampleur échappe encore à notre imagination.» Cette nostalgie date de novembre 1941. Qui dira qu'elle n'est plus actuelle? Mais aussi: «La vie divine est un présent éternel. Et il n'y a de vie que là où le divin est présent.»

    Jünger, après la guerre, voyagera beaucoup sur la planète. Il sera constamment attaqué par la presse plus ou moins communiste, visité par Gracq et Borges, et deviendra même un symbole du rapprochement franco-allemand. On va le voir en pèlerinage, Mitterrand et Kohl forcent la note, le pape le bénit en 1990. Il aura donc assisté à la chute du mur de Berlin et à la dissolution d'un siècle de sang et de larmes. La «distance intérieure» aura tenu bon. En 1995, il a 100 ans, et il meurt trois ans après, ou plutôt, comme il le pensait, il franchit la ligne. Goebbels, pendant la guerre, avait demandé au général Speidel de faire supprimer par Jünger une citation qu'il faisait d'un psaume («Dieu est bon pour Israël, pour les hommes au cœur pur»). Réponse de Speidel: «Je ne commande pas à l'esprit de mes officiers.»

    Ph. Sollers

    «Journaux de guerre», par Ernst Jünger, tome 1: 1914-1918, 944 p., tome 2: 1939-1948, 1 452 p., édition établie par Julien Hervier, avec Pascal Mercier et François Poncet, Gallimard, la Pléiade, 100 euros le coffret des deux volumes.

    Ernst Jünger (1895-1998) s'engagea à 17 ans dans la Légion étrangère française avant de participer, dans l'armée allemande, à la Première Guerre mondiale. Il fut ensuite officier de la Wehrmacht, en poste à Paris, pendant la Seconde Guerre. On lui doit notamment «Orages d'acier» (1920), «Feu et sang» (1926), «Sur les falaises de marbre» (1939) et «Approches, drogues et ivresse» (1970).

    Source : « le Nouvel Observateur » du 6 mars 2008.