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littérature

  • HENRY DE MONFREID, L'aventurier de la mer Rouge

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    Henry de Monfreid est un des derniers, et sans doute le plus connu, des aventuriers français. Il part en 1911 pour Djibouti, alors possession française, faire le négoce du café et de la peau. Il construit lui-même ses boutres, dont la plus célèbre, L’Altair, croise au large des côtes de la mer Rouge. Le jeune Henry entame ensuite une vie de contrebandier, se convertit à l'Islam, et prend le nom d'Abd-el-Haï « Esclave du vivant ». Il vit bientôt de différents trafics: perles, armes, haschisch, qui lui valent plusieurs séjours successifs en prison. Monfreid commence son œuvre littéraire dès 1931. Cette oeuvre comporte plus de vingt-cinq volumes, dont Les Secrets de la mer Rouge, L’Avion noir, ou encore L'Homme sorti de la mer. Pendant la Seconde Guerre mondiale, capturé par les Britanniques, il est déporté au Kenya. Libéré, il vit de chasse et de pêche sur les pentes du mont Kenya, puis retourne en France en 1947. Georges Pagé rencontre le grand écrivain et navigateur en 1971. Plus qu'un mythe, une légende vivante, Monfreid possède les vertus irremplaçables d'un homme hors du commun : simplicité, courage et surtout une humilité qui prend valeur d'exemple. Durant trois ans, lors de leurs rencontres, Georges Pagé prend des notes sur sa vie turbulente, impétueuse, en dents de scie, dure, tendre, violente, marquée par deux passions: la mer et l'écriture. En 2007, en collaboration avec Amélie de Monfreid, la fille du grand écrivain, Georges Pagé retrace la vie de ce dernier grand aventurier du XXe siècle. C'est ce travail qui est aujourd'hui publié.
    Ouvrages en vente à la FNAC, dans les bonnes librairies ou chez l'auteur
    PRIX : 18,50€
     
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    CONTACT : mailto: georges.pace@cegetel.net

  • FÊTES PAÏENNES DES QUATRE SAISONS

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    Solstices, Imbolc et fête des chandelles, fête de la Communauté, fête de l’Empire, Ostara, Beltaine et fête du Mai, Lugnasad, Fête de la moisson et du vin, Samain... 

    Le païen, c’est à dire l’homme enraciné, vit en fonction d’une conviction très simple : quand on a conscience d’être un élément, parmi tant d’autres, au sein de l’univers, on comprend que l’équilibre et la sérénité, dans sa vie quotidienne, sont le fruit d’un respect des lois naturelles. Autrement dit, chacune et chacun doit s’insérer dans le cycle vital de la nature, rythmé par le déroulement des saisons. Ce rythme saisonnier, éternel retour, est marqué par des fêtes ancestrales, traditionnelles, qui sont autant de rappels que, dans la vision païenne du monde, le sacré est sans cesse omniprésent dans la vie de tous les jours et doit donc être pris en compte, respecté et célébré.

    Vous voulez savoir de quel très lointain passé surgissent les fêtes païennes des quatre saisons ? Quelles sont leur signification, leur histoire ?

    Vous voulez savoir  comment, aujourd’hui, perpétuer ces fêtes, en respectant leur sens profond tout en les adaptant à notre temps ?

    Cet ouvrage, abondamment illustré, est destiné à unir la connaissance historique et les conseils pratiques, pour faire vivre concrètement, dans le cadre familial et communautaire, l’héritage des ancêtres.

  • Jean-Luc Pujo : L’éveilleur pyrénéen

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    J’ai connu Jean-Luc Pujo, il y a une quinzaine d’années. Nous faisions partie de ces humbles fonctionnaires qui de Cycles Préparatoires en Instituts continuent à se forger un savoir qu’ils pensent être destiné au service de la collectivité.

    Jean-luc tranchait sur nous autres, misérables vieux potaches, par son sérieux, sa gravité, son paravent de solitude.

    Là où nos camarades d’étude se disposaient déjà à mimer les tics, les gestes et le langage hermétiquement abscons des futurs hauts fonctionnaires qu’ils se rêvaient devenir, Jean-Luc arpentait les salles, les couloirs et les allées de sa démarche régulière, lourde et puissante que Simenon aurait qualifié d’allure d’honnête homme…Seul le clignotement incessant de ses paupières et la mobilité extrême des yeux laissaient deviner un esprit sans cesse en mouvement, un goût de l’observation et de la curiosité aussi scientifique que l’entomologiste Monsieur Fabre. Le bonhomme m’intriguait comme un bol d’air dans la fournaise d’un volcan.

    Très vite, sa soif de connaissances, son obstination inébranlable dans l’effort captiva mon attention. Nous étions, en apparence, l’illustration parfaite des contraires : lorsque je risquais « un coup de génie et ça suffit ! », il marmonnait : « se remettre à l’ouvrage jusqu’à l’épuisement. ». Lorsque je noyais mes interlocuteurs sous un flot de provocations politiques provoquant maintes menaces d’exclusion du groupe et de rêves secrets que je finisse au bagne, il était le seul à dire avec son accent inimitable : « Laisse ces pitres, arrête de déconner. Viens on va parler sérieusement. ».

    Et depuis, nous nous parlons, nous nous emportons, nous nous engueulons, nous nous insultons et nous nous faisons la gueule.

    Bref, nous sommes amis, sans doute est-il pour moi l’un des plus précieux.

    Aussi, à la parution de son livre les chemins de terre, je suis resté plusieurs jours, sans l’ouvrir, à regarder l’ouvrage posé sur mon bureau. Certes, il m’avait parlé de ce projet il y a quelques temps et l’idée m’avait enthousiasmé. Mais là, preuve indéniable, il avait osé … Enfin, il avait osé et il savait jusqu’où la devise des Parachutistes «  Qui ose gagne » avait pu me conduire.

    L’écriture du visionnaire comme l’engagement militaire peut aller jusqu’au sacrifice. Je craignais pour la vie de mon ami car j’étais certain de trouver au fil des pages le message de l’éveilleur, puisé au plus profond des racines de la terre, ce message dont les médiocres et les jocrisses qui nous gouvernent, refusent l’écoute et réservent à leurs porteurs un sort souvent peu enviable …

    Avec précaution, j’ai ouvert la première page puis, sans interruption aucune, j’ai lu jusqu’à la conclusion : « … et je compris soudain le signe heureux des dieux …il était d’espérance …La France -un jour- pareil ! ».

    J’ai vu se dérouler le film douloureux et tendre de la patrie charnelle. J’ai pu ressentir combien pour Jean-Luc, le terrien, « la forêt était son poumon », combien il avait besoin des orties et des ronces pour mêler Valmy à Jérusalem, Charlemagne à De Gaulle, le druide et la fleur de gui à Durandal

    J’ai mesuré l’émotion éprouvée en évoquant « le panthéisme patriotique » d’Hélène, l’institutrice de la boue, du froid et des saisons des contrées austères. J’ai dégusté la mémoire oubliée dans ces quelques lignes : « J’observais ce monde qui me devenait familier avec un intérêt presque anormal : insectes, animaux sauvages… Je guettais cette vie comme le prolongement de la mienne. Je pouvais rester perché sur un arbre -au sommet de la colline- dominant le village, durant des heures. ».

    J’ai retrouvé l’héritage Heideggérien : « Les chemins de terre ont de bien singuliers destins. Certains s’égarent vite dans les bois ou les hautes futaies … Le promeneur distrait glissera vers la pente facile, pour s’étonner penaud d’avoir été perdu. ».

    Jean-Luc nous rappelle que la nature n’est pas une chose posée seulement vouée à la contemplation. C’est dans la mesure où l’on aime la terre que l’on aime la Terre. Comme Maître Martin il couple « les chemins qui ne mènent nulle part » et « l’acheminement vers la parole » : « accepte de cheminer sur les sentiers passionnants de la pensée humaine ».

    Il faut se perdre, s’isoler hors des sentiers battus, se couper des apparences, des mondes factices,des spiritualités enivrantes pour se retrouver penseur en quête d’une réalité toujours dissimulée. Il faut fouiller, fureter, aller voir derrière, redécouvrir le sens sacré du savoir au hasard « d’une carte de géologie ou d’Histoire de la France de Vidal ».

    Je m’aperçois en écrivant que je vous parle d’une vertigineuse méditation poétique car si ce grand petit livre est une invitation à la philosophie politique, notamment à l’humanisme, l’ontologie ou l’aliénation, il nous transmet la fraîcheur de Pagnol et la profondeur d Hölderlin. C’est là sa force surprenante et, je le crois, la source de sa durée.

    Il est des amis qui vous guident et vous inspirent comme il est des livres qui deviennent vos amis. Je fus triste longtemps ne n’avoir connu Jérusalem qu’après la mort du Maître Yeshayaou Leibowitz qui disait : « La valeur ce n’est pas ce qui est atteint mais ce que l’Homme fait pour l’atteindre ». C’est l’effort vers qui compte plus que le but. Suivez, dans l ‘effort les chemins de terre et vous approcherez ne serait-ce qu’un peu la prodigieuse idée métaphysique d’une possible vérité : « Il faut que tout change pour que rien ne change ! ».

    Jean-marc DESANTI

  • Fabrice Robert devant l'Eurocalypse

    Suite à la publication d’Eurocalypse, le collectif Solon avait offert un exemplaire à Fabrice Robert. Le président du Bloc Identitaire a lu notre bouquin. Et comme Alain Soral il y a quelques semaines, il a bien voulu en parler avec nous.

    Scriptoblog : Fabrice Robert, nous vous avons passé « Eurocalypse ». Il s’agit d’un roman de politique-fiction rédigé sur le site scriptoblog.com par un comité de cinq auteurs.

    Thème général : 2038, la France n’existe plus, l’Europe est devenue une sorte de nouvelle Union Soviétique « eurocorporative », c’est-à-dire à la fois néolibérale et étatiste – les multinationales se sont fédérées pour former un nouvel Etat. Le territoire est divisé en europrovinces, elles-mêmes divisées en intrazones, riches et fliquées, ambiance Fahrenheit 451, et extrazones, pauvres et violentes, ambiance Soleil Vert. A la suite d’une manipulation qui tourne mal, le système déraille, et c’est… l’eurocalypse ! Ambiance : un mélange « Camp des Saints », « Ravages », « Villa Vortex », en proportions instables.

    Vous nous avez fait l’honneur de jeter un coup d’œil à ce travail. Nous aimerions avoir votre opinion – pas tellement sur la forme, l’intrigue n’est qu’un prétexte, il y aurait plein de trucs à reprendre pour en faire un roman au sens classique du terme. C’est sur le fond que nous voudrions votre avis, sur les grandes thèses que nous avons retenues.

    Compte tenu des rapports de force et malgré le combat que nous allons évidemment livrer à vos côtés, les dissidents ne pourront pas empêcher le démantèlement des Etats-nations et la création d’un empire du capital mondialisé, organisé en trois pôles à la fois concurrents et alliés : Alliance Panaméricaine, Union Eurocorporative, Sinosphère. Telle est la thèse retenue dans Eurocalypse. Pensez-vous que ce monde soit notre avenir (hélas), et quel scénario géopolitique alternatif pourriez-vous imaginer ?

    Fabrice Robert : Je n’ai pas la prétention d’être un devin, ni - encore moins - un prophète. Je me garderai donc bien de prédire avec certitude quel sera l’avenir géopolitique de la planète. Je ne suis pas certain que le découpage que vous évoquez sera aussi simple et se limitera à ces trois empires. L’Alliance panaméricaine pourrait bien être contestée par un continent sud-américain fatigué, comme beaucoup, de subir la Pax Americana et il n’est pas impossible que le B olivarisme y revienne en force. En outre, que restera-t-il des Etats-Unis tels que nous les connaissons aujourd’hui, compte tenu de la montée en puissance des latinos ? Enfin, si la Chine poursuit sa conquête rampante d’un certain nombre de pays d’Asie, il n’est vraiment pas certain qu’elle n’ait pas, elle aussi à subir des contestations de ses vassaux.

    Quid de l’Inde ? Plutôt qu’une « partie à trois », il est aussi possible d’envisager un jeu bien plus ouvert donc bien plus instable…

    J’ai aussi le sentiment que l’on va, certes, vers un démantèlement des Etats-Nations mais avec, comme corollaire, une (re)constitution d’ethno-nations en partie détachées de leur base géographique. Dans un monde atomisé et sans repères, un afro-américain, un beur ou un euro-américain pourraient se raccrocher un peu plus à la culture, à l’histoire ainsi qu’à la terre de leurs ancêtres. Le processus est d’ailleurs déjà en marche de nos jours lorsqu’on voit que l’échec des politiques d’intégration aboutit à une communautarisation des sociétés modernes. Citons l’exemple de ces nord-africains qui vivent sur notre sol, profitent des avantages liés à la citoyenneté française et qui vont chercher leur femme au Bled.

    J’imagine qu’en cas de crise majeure (si tant est que cette notion ne soit pas un mythe incapacitant comme a pu l’être celle de « grand soir »), les populations vont se raccrocher à ce qui leur est proche, d’un point de vue géographique comme d’un point de vue ethno-culturel et religieux.

    Lire la suite : http://www.scriptoblog.com/scriptoblog/index.php?option=com_content&task=view&id=490&Itemid=1

  • Chrestomathie d'Annunzienne

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    La dernière fois que j’ai croisé Gabriele d’Annunzio, c’était à Fiume le 22 septembre 1919. Je m’en souviens comme si c’était hier, car c’est hier ou presque que j’ai relu l’inoubliable relation qu’Albert Londres a fait de leur rencontre. L’envoyé spécial d’Excelsior voulait poser quelques questions à celui que les Italiens, subjugués par son éloquence, tenait pour un oracle. Venu interroger le commandante de la Squadra de San Marco, il se laissa également envoûter par tous les d’Annunzio que le soldat abritait en lui, le romancier, le dramaturge, le journaliste et le poète. Il avait donc franchi les barrages et bravé le blocus pour retrouver l’homme coulé vivant dans sa statue de bronze à Fiume, où d’Annunzio s’était retranché avec ses hommes afin d’éviter que la ville forgée d’héroïsme, attribuée à la Yougoslavie par le Congrès de Paris, ne fût mise à sac par les Croates. La suite dans les papiers d’Albert Londres que vous retrouverez dans le gros volume de ses Câbles et reportages publié il y a deux ans (Arléa). Si j’y pense à nouveau, c’est que vient de me parvenir Poèmes d’amour et de gloire (édition et traduction de l’italien de Muriel Gallot, 238 pages, 15 euros, Cahiers de l’Hôtel de Gallifet). Un mot d’abord de l’éditeur, dont le nom doit paraître assez mystérieux : il s’agit en fait de l’Istituto Italiano di Cultura de Paris qui a pris l’heureuse initiative de rééditer à sa façon des textes majeurs (Calvino, Bassani, Alfieri…) dans une présentation bilingue.

    Lire la suite : http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/06/28/chrestomathie-dannunzienne/

  • Louis-Ferdinand Céline

    solin011.gifA noter sur vos agendas !!!

    Émission consacrée à  Louis-Ferdinand Céline  animée par Emmanuel Ratier et Marc Laudelout

    mercredi 2 juillet 2008  de 18 à 21 heures

    sur les ondes de Radio Courtoisie http://www.radiocourtoisie.net/tempo/

    Avec la participation de : David Alliot,Alain de Benoist,François Gibault,Marc Laudelout,Henri Thyssens.

  • Ne pas craindre, ne pas subir, ne pas abandonner

     

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    Cette nuit, nous savons que nous serons seuls. Chacun a choisi le lieu de sa retraite et de sa méditation. Moi, je pars sur une île. Je vais voir sombrer dans une mer sans couleur le dernier soleil de l'année.

    Quand le bateau repart pour le continent, nous restons à nous attarder sur la cale. Très vite, le bruit du moteur est rongé par la brume. Des oiseaux crient, invisibles. Dans mon île, il n'y a pas d'hivernants. Les touristes ne rôdent pas dans l'Ouest à la mauvaise saison. Les chemins sont déserts sous les arbres dépouillés.

    Nous restons entre nous, entre gens simples. Il y a les gardiens du phare, la patronne de l'hôtel qui se plaint toujours de ses mauvaises jambes et de la morte saison, les pêcheurs aux tignasses emmêlées, le fermier au péril de la mer, le curé avec sa grande barbe grise et ses pantalons ra­piécés de matelot. Nous sommes au bout du monde. Les enfants imaginent les villes illuminées, là-bas, à plus d'une heure de bateau. Les vieux s'attardent dans le jour qui fuit. Pour eux, le prochain voyage vers la grande terre se fera les yeux fermés dans le roulis éternel.

    La fin de l'année, c'est encore l'automne, l'arrière saison. Il ne fait pas froid. Une pluie fine grignote les battements d'une cloche. Ce soir, le vent est tombé et les fumées mon­tent toutes droites au-dessus des maisons écrasées par le ciel gris, immense, presque noir maintenant.

    L'île que je voyais encore tout à l'heure du haut du fort avec ses plages désertes où pourrissent les bateaux, avec ses marécages et ses landes, l'île s'est endormie dans l'odeur du varech humide, du lait frais et de l'ajonc brûlé.

    Les gens d'ici maintenant doivent dormir sous les gros édredons de satin rouge. Les meubles craquent dans la nuit comme les membrures d'un navire. Immobile, une goélette poursuit son voyage dans une bouteille, en plein cœur de l'église.


    Le bruit de la mer est comme une respiration régulière.

    Qui suis-je en train de tromper ? Ces gens simples qui ne font pas de « politique» - on a déjà bien assez de mal pour gagner sa vie. Ces amis ardents qui veulent bâtir un royau­me ? Ceux qui attendent sur le bord du chemin ? Ceux qui travaillent en silence ? Ceux qui sont comme du pain très blanc et très fin sous l'écorce crevassée telle une paume de paysan ? Me voici étranger et désarmé. Comment dire aux gens intelligents que nous nous battons pour des choses simples ? Comment dire aux gens simples que nous nous battons pour des choses intelligentes ? Il faudrait si souvent se taire. Laisser les horloges moudre les heures, retrouver tout doucement cette union sans phrases avec un peuple sans détours.

    Mon île est au bout du monde. Elle est si basse sur la mer, il y a tant de brume certains jours d'hiver, que le continent ne voit plus ces rochers qui viennent respirer à la surface de l’eau. On croit parfois qu'ils vont plonger, disparaître. Mais mon île est un monde bien réel avec sa longue centaine d’hommes, de femmes, d'enfants.
    Les gens de mon île savent que l'eau est glacée au petit matin, que le poisson se vend mal sur la côte voisine, que ceux qui ont péri en mer n'auront jamais une place au ci­metière. Ils savent qu'on ne ruse pas avec le vent, que le courant fait la loi et que la marée mesure le temps.

    L’herbe gorgée d'eau salée est douce sous le pied, mais les épines et les ronces déchirent les mains. Un fagot de bois arrache une vieille épaule. Le granit pèse aussi lourd que le monde.

    Dans mon île, je n'ai pas appris de grandes choses ; je n'ai pas découvert les lois qu'il faut donner à l'État, ni comment faire pour que les impôts soient utiles et les armées efficaces. Mon île, qui n'est même pas une commune, ignore l’expansion économique et le fédéralisme politique. Ici, les gens se soucient peu de la Normandie, de la France et de l’Europe. Ils trouvent seulement que les touristes allemands ressemblent aux plaisanciers britanniques et qu'on ferait mieux de s'entendre une bonne fois plutôt que de mobiliser les inscrits maritimes pour les faire tuer aux Dardanelles, à Dunkerque, à Dakar, à Haïphong ou à Nemours.

    Ce n'est pas dans mon île, minuscule royaume de sables, de dunes et de galets, que j'ai appris les lois de la bataille politique où nous nous sommes lancés pour prendre à bras-le-corps tout un continent. Mais c'est pourtant là-bas que je m’en vais quand je veux retrouver le sens profond de toutes choses en ce monde. Pourquoi tant de misères acceptées et tant de joies inattendues? Pourquoi ces jeunes marins qui ne reviendront plus et ces vieillards qui n'arrivent pas à mourir ? Pourquoi des actes absurdes, pourquoi des amis inoubliables, pourquoi des fleurs fanées?

    Dans mon île, j'ai appris ce qui était autrefois et ce qui demeure aujourd'hui le plus nécessaire: ne pas craindre, ne pas subir, ne pas abandonner.

    Notre action est exactement semblable à celle du pêcheur qui repart en mer après une tempête, les filets déchirés, le matériel perdu, le porte-monnaie vide. L'océan attend le labour de son bateau comme l'Europe attend 1e labour de notre charrue. Le mauvais temps ne nous rend pas amers, ni tristes. Nous sommes juste un peu fatigués. Les yeux se fer­ment certaines heures à la barre. On imagine le soleil, une plage, la joie...

    Dans mon île, on ne se pose pas de questions. On trouve d'instinct ce qui est nécessaire et ce qui est inutile. On ne lit guère le journal, mais on consulte souvent le baromètre. On croit plus volontiers ce que votre père vous a appris que ce qu'on entend à la radio. On aime mieux ceux qui sont proches que ceux qui sont étrangers. On ne cherche pas tellement à comprendre pourquoi il faut travailler, mais comment.

    Ce qui compte, ce sont des choses réelles, solides sous la main. Un casier à réparer, un état à remplir, une vie à sauver.

    Je ne pense pas que je puisse apprendre quelque chose aux gens de mon île. Mais ce matin, quand le soleil de l'an nouveau se lève, je sais qu'il va éclairer, avant mon île, tout un continent, là-bas vers l'est, qui émerge du sommeil et de la si longue nuit.

    Immense et rouge, le soleil illumine une année nouvelle. Les rochers sont comme des aiguilles sombres. Des paillettes jaune pâle scintillent sur la mer. Mon île, mon pays, mon peuple, mes amis saluent le soleil.

    Et lentement, tu surgis du sommeil. J'ai veillé sur toi pendant toute cette nuit, ô mon Europe aux longs cheveux d'or dénoués sur mon épaule. Ouvre les yeux, vois, nous allons partir ensemble, pour une île immense, hérissée de cathédrales et de stades. Nous naviguerons du Cap Nord au détroit de Gibraltar, de la mer d'Irlande au golfe de Corinthe. Nous découvrirons les Shetlands et les Cy­clades, les Baléares et les Lofoten, îles innombrables de ta couronne, merveilleux royaume de ta beauté et de ta puis­sance, sous le grand tournant du soleil.

    Viens, c'est une année nouvelle.

    Jean MABIRE

    Paru en 1965 dans l’Esprit Public
    Repris dans le recueil Contes d’Europe III, 1992 éditions du Flambeau.

  • FÊTES PAÏENNES DES QUATRE SAISONS

    1036064449.jpgSolstices, Imbolc et fête des chandelles, fête de la Communauté, fête de l’Empire, Ostara, Beltaine et fête du Mai, Lugnasad, Fête de la moisson et du vin, Samain... Le païen, c’est à dire l’homme enraciné, vit en fonction d’une conviction très simple : quand on a conscience d’être un élément, parmi tant d’autres, au sein de l’univers, on comprend que l’équilibre et la sérénité, dans sa vie quotidienne, sont le fruit d’un respect des lois naturelles.

    Autrement dit, chacune et chacun doit s’insérer dans le cycle vital de la nature, rythmé par le déroulement des saisons.

    Ce rythme saisonnier, éternel retour, est marqué par des fêtes ancestrales, traditionnelles, qui sont autant de rappels que, dans la vision païenne du monde, le sacré est sans cesse omniprésent dans la vie de tous les jours et doit donc être pris en compte, respecté et célébré.

    Vous voulez savoir de quel très lointain passé surgissent les fêtes païennes des quatre saisons ? Quelles sont leur signification, leur histoire ? Vous voulez savoir  comment, aujourd’hui, perpétuer ces fêtes, en respectant leur sens profond tout en les adaptant à notre temps ?

    Cet ouvrage, abondamment illustré, est destiné à unir la connaissance historique et les conseils pratiques, pour faire vivre concrètement, dans le cadre familial et communautaire, l’héritage des ancêtres.

    Les Editions de la Forêt

    FÊTES PAÏENNES DES QUATRE SAISONS

    PIERRE VIAL

  • Un mythe contemporain: le dialogue des civilisations

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    « Dialogue » et « civilisaton » sont à redéfinir

    Le dialogue d’abord, n’a de sens que si il met en relation des gens qui pensent différemment: il faut donner et recevoir, et non s’autocongratuler sur la démocratie et les droits de l’homme.

    Ensuite, « culture » désigne chez nous la culture de l’esprit, le travail personnel d’un individu sur lui-même (ministère de la culture ou lieux de culture). Etymologiquement, il se situe entre culte et agriculture. Une civilisation désigne une réalité collective plus profonde car elle comprend à la fois un état de société, un mode de vie, une religion et un ensemble de pays (l‘islam est une civilisation car il existe une organisation des états islamiques (OCI), contrairement au christianisme). Selon Régis Debray, il faut entendre par culture tout ce qu’une société s’accorde à tenir pour réel car nous ne donnons pas le même degré de réalité aux mêmes choses et cet indice dépend du prisme formé par l’ensemble des relations d’un groupe d’homme.

    La culture divise alors que la technique universalise

    Le monde technique (toujours nouveau) s’oppose à la multiplicité des mondes culturels (toujours le même). La culture fractionne l’espèce humaine en personnalités non inter changeables alors que la technique l’unit, en rendant nos objets inter opérables. Les téléphones portables, les 4x4, les satellites ou les codes barres voyagent partout alors que les calendriers, les manuels d’histoire ou les lieux de mémoires favorisent l’ethnocentrisme. Il y a 3000 langues parlées dans le monde mais une seule organisation de l’aviation civile internationale (OAC), avec un code technique anglais.666579487.jpg

    Ainsi, nous habitons une culture, non une technique. Nous habitons une langue mais nous nous servons d’un mac.

    La technique ne veille pas sur la mondialisation

    Internet structure le monde comme un réseau mais structurer le réseau comme un monde est une autre affaire: un réseau d’autoroute et de chemin de fer était indispensable pour faire l’Europe mais absolument insuffisant pour créer un quelconque sentiment d’identité. Un système technique ne crée pas un sentiment d’appartenance: il est universel mais n’a aucune saveur ni peau.

    La mondialisation des objets s’accompagne de la tribalisation des sujets

    La mondialisation techno-économique s’avère être une balkanisation politico-culturelle. Comme si à chaque bon en avant dans les outillages, correspondait un bon en arrière dans les réflexes. Jamais les outils de communication n'ont été aussi performants et jamais les replis identitaires n'ont été si puissants: jamais les murs de séparation n'ont autant proliféré (Israël, Etats-Unis, Irak, Espagne, Irlande, Inde, etc.). On voit se multiplier des réflexes quasi-immunitaires, une volonté nouvelle de sauvegarde identitaire (par exemple en France le ministère de l'Intégration, de l'Identité nationale et de l'Immigration).

  • Les frères séparés. Drieu La Rochelle, Aragon, Malraux face à l'histoire

    1148390966.jpgIl existe une vaste littérature, en France et dans le monde entier, sur l'œuvre, l'action politique et l'héritage de Drieu La Rochelle, d'Aragon et de Malraux.
    Mais aucune étude connue, qui se propose d'analyser leurs itinéraires croisés d'un point de vue chronologique et thématique à la fois, sur fond des " guerres civiles " européennes de leur temps. C'est le pari tenté par Maurizio Serra. II a relu ce moment capital de " l'idéologie française" du vingtième siècle, où s'affrontent révolution et anarchie, communisme et fascisme, surréalisme et décadence, Résistance et Collaboration, patriotisme et " parti de l'étranger ", gaullisme et internationalisme à travers le destin extraordinaire de trois intellectuels "furieusement" engagés.
    Trois hommes unis et lacérés par leurs contradictions, leurs passions, leurs démons intérieurs. Paru en Italie en 2006, Les Frères séparés a été entièrement revu par l'auteur pour cette version française.

    On peut lire sur le site BibliObs.com un premier article sur cet ouvrage:

    "Trois jeunes soldats", par D. Fernandez.

  • Sexualité de l’homme couvert de femmes

     

    127282708.jpgUn inédit de Pierre Drieu La Rochelle vient de paraître : Notes pour un roman sur la sexualité (95 pages, 11 euros, Gallimard). Ne vous fiez pas au titre, il signifie précisément le contraire de ce qu’il annonce. A une nuance près : c’est bien de notes dont il s’agit. Des fragments retrouvés. Non pas de ces notes de blanchisserie dont seuls les généticiens de la littérature peuvent faire leur miel. De vrais morceaux retrouvés que les amateurs connaissaient en partie pour les avoir autrefois entrevus dans la grande biographie de Frédéric Grover et Pierre Andreu. S’il ne s’agit pas de la préparation d’un roman sur la sexualité, de quoi s’agit-il alors ? De la confession de Pierre Drieu La Rochelle sur les débuts de sa vie sexuelle et, partant, sur l’ombre portée sur son œuvre par cette misère si lourde à porter.

    Il avait déjà écrit ses mémoires politiques et littéraires à la première personne, mais pour ce qui touche à l’intime, il doit encore se réfugier derrière le voile de la troisième personne, même s’il se doute bien que nul n’en serait trompé. Si Je est un autre, Il n’est autre que moi-même. Le récit de sa vie sexuelle n’en est pas moins désolant. Blennorragie, syphilis, morpions, dysenterie, défécation et compagnie. Dans son imaginaire, la femme est vierge ou putain, propre ou sale ; un homme, un vrai, se doit de refuser toute passivité au profit d’une « virilité positive ».

    http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/04/15/du-sexe-de-drieu/

    ( Merci Jo )

  • L'APOCALYPSE RUSSE. DIEU AU PAYS DE DOSTOÏEVSKI

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    Ce livre s'ouvre sous le ciel septentrional des îles Solovki, cette monumentale banquise voisine du cercle polaire qui fut l'archipel de la "Russie glorieuse", avant d'être celui de la "Russie recluse". Pointe avancée de la grande tradition orthodoxe d'inspiration byzantine, elle devient bagne sous le règne des soviets : "Cellules monastiques et cachots se superposent, le knout dispense du cilice, les râles succèdent aux psalmodies (...). Le fleuron de l'orthodoxie russe devient l'orgueil du goulag communiste", écrit Jean-François Colosimo.

    Aucun autre ouvrage récent en langue française, dans ce style à la fois savant et frémissant d'émotion, ne traduit aussi bien l'"identité schizoïde" de la Russie. Converti à l'orthodoxie, écrivain, chroniqueur, éditeur, Jean-François Colosimo fut le disciple de Jean Meyendorff (1926-1992) et de cette génération disparue des grands théologiens de la diaspora russe en France (Lossky, Florovsky, Berdiaev qu'il égratigne). Il enseigne la philosophie et la patristique à l'Institut Saint-Serge à Paris. Auteur de Dieu est américain (Fayard, 2006), un livre déjà remarqué, il poursuit en Russie sa quête sur les rapports du religieux et du politique à travers le monde.

    http://www.lemonde.fr/livres/article/2008/04/01/l-ame-russe-hantee-par-l-apocalypse_1029672_3260.html?xtor=RSS-3260

  • Jünger était-il antinazi ?

    877171876.jpgDes «Journaux de guerre» d'Ernst Jünger, il ressort que le capitaine de la Wehrmacht, tout en occupant Paris, détesta Hitler, condamna l'antisémitisme et fut, selon le mot de Hannah Arendt, «un antinazi actif»

    Débarrassons-nous d'abord des clichés et des préjugés habituels: Ernst Jünger portait l'uniforme allemand pendant les deux guerres mondiales du XXe siècle, il a occupé Paris, n'a pas déserté, n'a été ni inquiété, ni pendu, ni fusillé, il est donc forcément criminel, et sa mort tranquille, à 103 ans, couvert d'estime et d'honneurs, est un scandale incompréhensible.

    Oui, mais voilà, on ouvre ces deux volumes de ses «Journaux», impeccablement présentés et annotés par Julien Hervier, et l'étonnement grandit: ce sont de grands livres.

    «Orages d'acier»? Le meilleur récit de guerre, selon Gide, est un précis de bruit et de fureur mécanique, annonciateur des catastrophes futures soulevées par la dictature de la technique. Un autre écrivain en a été bouleversé, et c'est Borges. Pas d'idéologie, dans ces «Orages», la description pure, force de l'écriture du jeune Jünger, plongé, à 19 ans, dans cet enfer. C'est un petit soldat aux quatorze blessures, un héros national modeste qui, par la suite, aurait pu faire carrière dans le nouveau régime totalitaire. Pourtant, il refuse tout: il ne sera ni député ni académicien, et ses livres suivants, «le Cœur aventureux» et surtout «Sur les falaises de marbre», seront considérés, à juste titre, comme très suspects par la Gestapo. Goebbels voulait frapper, mais Hitler lui-même aurait dit: «On ne touche pas à Jünger.» Ce dernier, et c'est un des aspects les plus étonnants de son existence romanesque, passe son temps à brûler des notes, des lettres, des documents, après des perquisitions chez lui. En réalité, il méprise le nouveau régime et sa clique, sa posture est résolument aristocratique, il identifie aussitôt le côté démoniaque des bourreaux plébéiens et de son chef, de plus en plus fou, qu'il surnomme «Kniebolo» dans son Journal. «Ils sont répugnants. J'ai déjà supprimé le mot "allemand" de tous mes ouvrages pour ne pas avoir à le partager avec eux.»

    Il faut ici écouter Hannah Arendt, en 1950: «Le "Journal de guerre" d'Ernst Jünger apporte sans doute le témoignage le plus probant et le plus honnête de l'extrême difficulté que rencontre un individu pour conserver son intégrité et ses critères de vérité et de moralité dans un monde où vérité et moralité n'ont plus aucune expression visible. Malgré l'influence indéniable des écrits antérieurs de Jünger sur certains membres de l'intelligentsia nazie, lui-même fut du début jusqu'à la fin un antinazi actif et sa conduite prouve que la notion d'honneur, quelque peu désuète mais jadis familière aux officiers prussiens, suffisait amplement à la résistance individuelle.»

    Comment conserver son intégrité sous la Terreur? Question d'honneur, question de goût. On a reproché à Jünger son dandysme et son esthétisme, sans comprendre son aventure métaphysique intérieure. Dès 1927, alors qu'on lui propose d'être député national-socialiste au Reichstag, il déclare qu'il lui semble préférable d'écrire un seul bon vers plutôt que de représenter 60.000 crétins. Sa stratégie défensive personnelle: la botanique, l'entomologie, la lecture intensive, les rêves. Ses descriptions de fleurs ou d'insectes sont détaillées et voluptueuses, il passe beaucoup de temps dans le parc de Bagatelle ou au jardin d'Acclimatation. C'est par ailleurs un rêveur passionné, familier de l'invention fantastique, proche en cela du grand Novalis. «Nous rêvons le monde, et il nous faut rêver plus intensément lorsque cela devient nécessaire.»

    Que lit-il, en 1942, dans sa chambre de l'hôtel Raphaël, à Paris? La Bible, et encore la Bible, et toujours la Bible (il se convertira discrètement, à la fin de sa vie, au catholicisme). On le voit marcher dans Paris, il voit Paris comme un enchantement permanent, il achète des livres rares, et tout à coup, le 25 juillet 1942: «L'après-midi au quartier Latin, où j'ai admiré une édition de Saint-Simon en vingt-deux tomes, monument de passion pour l'histoire. Cette œuvre est l'un des points de cristallisation de la modernité.» Après tout, on doit aussi à Jünger, dans l'ombre, que Paris n'ait pas été incendié et détruit selon les ordres finaux de Hitler. Le rêve, la profondeur vivante et inlassable du monde: on sait que, par la suite, Jünger a beaucoup expérimenté les drogues, et pas les plus banales, mescaline et psylocibine (comme Michaux).

    En même temps, il a sur place une charmante maîtresse, Sophie Ravoux, médecin, qu'il appelle tantôt «la Doctoresse», tantôt «Charmille». Les tortures, les exécutions de masse? C'est immédiatement le dégoût (il refuse d'y assister sur le front russe, au Caucase). «L'infamie est célébrée comme une messe, parce qu'elle recèle en son tréfonds le mystère du pouvoir de la populace.» L'infamie c'est, par exemple, l'apparition des étoiles jaunes sur la poitrine des juifs à Paris, que Jünger salue au garde-à-vous («J'ai toujours salué l'étoile») tout en notant aussitôt qu'il a honte de porter son uniforme. C'est lui toujours qui met en sécurité pour l'avenir des lettres d'otages fusillés, lecture qui l'a «fortifié», dit-il, puisqu'on y vérifie que «l'amour est le plus profond de tous les liens».

    Et puis, bien entendu, il y a les portraits, tous incisifs et révélateurs. Morand, Jouhandeau, Léautaud, Céline (qu'il déteste), Picasso (qui lui propose de signer immédiatement la paix pour que les hommes puissent faire la fête le soir même). «Gaston Gallimard donne une impression d'énergie éclairée, aussi intelligente que pratique - celle-là même qui doit caractériser le bon éditeur. Il doit y avoir aussi en lui quelque chose du jardinier.» Quant à «Kniebolo» (Hitler), «son passage à Satan est de plus en plus manifeste».

    Comment se comporter dans ces conditions? «Il faut agir en cachant complètement son jeu. Il importe avant tout d'éviter toute apparence d'humanité.» Phrase terrible. Le fils de Jünger, 17 ans, a été imprudent: il est arrêté, difficilement libéré par son père portant toutes ses décorations, mais aussitôt envoyé sur le front, en Italie, où il se fait tuer dans les carrières de marbre de Carrare. Les falaises de marbre... Jünger note sèchement que son livre se prolonge dans les événements mêmes. C'est une lutte ouverte entre le démoniaque et l'art. Les portraits des démons (Himmler, Goebbels) sont aussi décapants. «Le retour de l'absolutisme, toutefois sans aristocratie - je veux dire sans distance intérieure -, rend possibles des catastrophes dont l'ampleur échappe encore à notre imagination.» Cette nostalgie date de novembre 1941. Qui dira qu'elle n'est plus actuelle? Mais aussi: «La vie divine est un présent éternel. Et il n'y a de vie que là où le divin est présent.»

    Jünger, après la guerre, voyagera beaucoup sur la planète. Il sera constamment attaqué par la presse plus ou moins communiste, visité par Gracq et Borges, et deviendra même un symbole du rapprochement franco-allemand. On va le voir en pèlerinage, Mitterrand et Kohl forcent la note, le pape le bénit en 1990. Il aura donc assisté à la chute du mur de Berlin et à la dissolution d'un siècle de sang et de larmes. La «distance intérieure» aura tenu bon. En 1995, il a 100 ans, et il meurt trois ans après, ou plutôt, comme il le pensait, il franchit la ligne. Goebbels, pendant la guerre, avait demandé au général Speidel de faire supprimer par Jünger une citation qu'il faisait d'un psaume («Dieu est bon pour Israël, pour les hommes au cœur pur»). Réponse de Speidel: «Je ne commande pas à l'esprit de mes officiers.»

    Ph. Sollers

    «Journaux de guerre», par Ernst Jünger, tome 1: 1914-1918, 944 p., tome 2: 1939-1948, 1 452 p., édition établie par Julien Hervier, avec Pascal Mercier et François Poncet, Gallimard, la Pléiade, 100 euros le coffret des deux volumes.

    Ernst Jünger (1895-1998) s'engagea à 17 ans dans la Légion étrangère française avant de participer, dans l'armée allemande, à la Première Guerre mondiale. Il fut ensuite officier de la Wehrmacht, en poste à Paris, pendant la Seconde Guerre. On lui doit notamment «Orages d'acier» (1920), «Feu et sang» (1926), «Sur les falaises de marbre» (1939) et «Approches, drogues et ivresse» (1970).

    Source : « le Nouvel Observateur » du 6 mars 2008.