Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

philosophie

  • Judaïsme et Humanisme

    p87_8066__01861_.jpg
    Un des disciples et traducteurs de Heidegger en France écrivit à Heidegger juste après la deuxième guerre mondiale et le questionna sur la possibilité de restaurer un humanisme dans l’ Europe ravagée par la guerre et par le nazisme. Heidegger répondit dans une longue lettre, en fait un opuscule connu sous le nom de Lettre sur l’humanisme:je ne crois pas que le problème soit de restaurer l’humanisme, je ne crois pas qu’il faille restaurer l’humanisme“. Et il ajouta : “parce que l’humanisme est plutôt ce qui est la cause de nos maux. Nous confondons les choses en voulant parler d’humanisme“. Que voulait-il dire par là ?

    Quand il écrit cela, Heidegger a en vue l’humanisme au sens du relativisme : l’homme est la mesure de toutes choses. Or si, effectivement, l’homme est la mesure de toutes choses, il n’y a aucun point de vue extérieur auquel accrocher un univers de valeurs, un univers de significations relativement stables. Les choses changent à tout moment, selon ce que les hommes disent qu’elles sont et selon aussi ce qui se passe dans les sociétés humaines. Qu’est-ce qui nous permet de condamner radicalement le mal ou du moins ce que nous percevons comme mal ? c’est bien l’idée qu’il pourrait exister quelque part une échelle de valeurs, sinon intangible, du moins extérieure à nous-mêmes, une référence à laquelle nous pourrions mesurer les actions humaines, à laquelle nous pourrions mesurer notre être et nos pensées. Si nous sommes dans une perspective totalement relativiste, il semble bien que nous ne disposions plus de cette possibilité de référence. Ce serait là, selon Heidegger, le risque, l’écueil et même l’échec de l’humanisme.

    C’est ce type de pensée-là que Heidegger vise dans sa Lettre sur l’humanisme en disant : ces gens-là ont raté quelque chose ; ce qu’ils ont raté, au-delà de cette vision qu’ils nous proposent de l’humanisme, de l’autonomie de l’homme, de l’autonomie du sujet, c’est précisément le fait que l’homme ne peut être le dernier mot. Le dernier mot c’est l’Être. Selon une des formules les plus connues de Heidegger, “l’homme est le berger de l’Être“, l’homme doit veiller à quelque chose qui le dépasse et qui est ce qu’il appelle l’Être.

    Cette idée que l’homme est le berger de l’Être, qu’il faut rompre avec une posture trop centrée sur les pouvoirs de l’homme, nous la retrouvons dans toutes les critiques de la modernité technologique, du prométhéisme de la domination de l’homme sur la nature, critiques qui nous disent : attention, nous ne sommes peut-être que les gardiens et pas simplement les maîtres et possesseurs de la nature. Il y a donc une descendance écologiste de la pensée de Heidegger. C’est exactement ce que nous retrouvons dans le premier monothéisme : le Judaïsme.

    Au cœur de toutes les découvertes et de toutes les exigences de l’Humanisme, il y a l’affirmation que, dans toute culture, la personne est identique et en devenir. Le propre des humanistes est de considérer que la dignité de l’homme coïncide avec sa liberté et que sa raison fait de lui un être divin : une imago Dei. Cette dignité, l’homme la doit aussi à la possibilité de gouverner sa vie et de se constituer historiquement, en opposant à la puissance de la Fortune la Vertu industrieuse, ou pour mieux dire créative. C’est encore la dignité de l’homme que d’exercer activement, contre toute contrainte, le droit à la liberté de pensée, de conscience et de questionnement.

    Si l’humaniste se défie, sans tomber dans le relativisme, de toute “hiérarchisation” des civilisations, c’est qu’à ses yeux l’homme possède, partout et toujours, les mêmes vertus essentielles. Bien plus, l’Humanisme propose une osmose entre ces vertus : c’est-à-dire une convergence des pensées, des institutions et des conquêtes de toutes les cultures passées et contemporaines. De ce projet témoignent les points de concordance qu’il établit entre les civilisations de l’Orient, du Judaïsme, du Christianisme, de l’Islam et entre toutes les autres expériences humaines connues : aussi l’Humanisme est-il un creuset. Il repose aussi sur l’idée, exprimée par Dante principalement, selon laquelle ce qui est impossible pour l’homme individuel ne l’est pas pour l’humanitas : c’est-à-dire pour la coordination, idéale et effective, des facultés humaines. Sans une telle vision, l’humanité serait demeurée foncièrement statique ; ni la poésie ni la science n’auraient pu voir le jour. Si elle venait à perdre une telle vision, la science moderne, pourtant fille de l’Humanisme, ne serait plus un instrument de connaissance et de libération, mais un scientisme, un anéantissement de l’esprit et donc de l’éthique.

    Ainsi, l’Homme que véhicule, par exemple, le hassidisme est un modèle d‘Humanisme. Le Hassid se caractérise par son authentique religiosité – qui lui permet d’accéder à D. par l’amour de l’humanité. À la différence de l’érudit talmudique, qui vit en dehors du monde réel, le Hassid visionnaire est doté de joie de vivre, de naïveté et de simplicité. Autre personnage , le Halutz ascétique – le pionnier qui consacre sa vie à l’édification de Sion. Le Halutz est un «nouveau type d’homme», mû par une vocation à la fois nationale et sociale.
    cependant ni le Halutz ni le Hassid ne peuvent être pris totalement comme « finalités » pour l’Humanisme . La mission du Halutz dans l’édification d’une patrie du peuple Juif a pris fin avec la création de l’État d’Israël – et avec le renforcement des particularismes au détriment des éléments universels. Le même constat vaut pour le hassidisme institutionnalisé qui, a dégénéré au fil du temps. «L’humanisme hébraïque» ou «biblique» demeure,cependant,l’idéal que toute éducation doit se proposer d’atteindre.

    C’est en effet à l’«humanisme hébraïque» – dans lequel cherche à s’ancrer le sionisme, – que l’on peut attribuer la plus haute valeur humaniste. Le sionisme se conçoit comme «le chemin de la sainteté», par opposition à «l’égoïsme sacré» du monde. La question de l’attitude d’Israël à l’égard de ses voisins arabes n’est pas seulement d’ordre politique; elle fait aussi partie intégrante du judaïsme. De même que l’antisémitisme met en question la crédibilité des principes chrétiens, devenant de ce fait un problème chrétien, de même l’attitude juive envers les Arabes est une mise en question du judaïsme et devient par là même un problème juif.

    L’héritage juif classique – «la force de la mémoire vivante» – est la principale source du judaïsme. Il fonde son enseignement essentiellement sur les valeurs universelles du grand texte de l’antiquité juive – la Bible : Ce que la Bible nous enseigne avec tant de simplicité et de force, et qui ne peut s’apprendre dans aucun autre livre, c’est qu’il y a la vérité et le mensonge et que l’existence humaine se tient inexorablement du côté de la vérité; c’est qu’il y a la justice et l’injustice et que le salut de l’humanité réside dans le choix de la justice et le rejet de l’injustice.

    La notion de «ligne de démarcation» est l’une des contributions majeures à la réflexion sur l’Humanisme. L’injustice est inhérente à la vie même – en particulier dans les rapports entre communautés. Confronté à cette tragique réalité, l’être humain est contraint de se déterminer constamment au regard du minimum de mal qu’il doit commettre pour assurer sa survie et du maximum de bien qu’il doit faire pour préserver son image d’être humain. Pris dans cette contradiction entre le souhaitable et le réalisable, l’être humain doit sans cesse tracer une ligne de démarcation entre des exigences impératives et la possibilité – forcément relative – de les satisfaire dans la vie quotidienne. A l’heure des décisions fatidiques, nous devons nous demander quelle est la dose de mal absolument indispensable à la survie de la communauté: tout ce qui se situe au-delà ne doit pas être toléré.

    Cette notion de ligne de démarcation prend toute sa pertinence lorsqu’on l’applique au combat acharné qu’a mené Israël pour sa survie sur la terre biblique. Le triomphe de la cause sioniste entraîne inévitablement une certaine injustice à l’égard des Arabes de Palestine; mais ces torts doivent être limités au strict minimum. Tiraillé entre la nécessité de sauver le peuple « porteur de lumière »et le souci éthique de ne pas commettre d’injustice envers les Arabes de Palestine, il s’agit de vivre sur place avec les Arabes, et non pas à leur place. Déjà Buber déclarait: «Nous n’aspirons pas à rentrer dans notre antique patrie pour en chasser un autre peuple ni pour le dominer».

    Mais dira-t-on : pourquoi avoir élu un peuple qui doit lui observer tous les commandements de la Thora ?
    Pourquoi demander plus, toujours plus aux juifs ?
    Pour que ce peuple puisse conduire l’humanité, par son exemple, vers un plus haut degré de spiritualité et de moralité. Tâche en partie remplie, en inspirant le christianisme et l’Islam, qui bien que n’étant pas parfaits, représentent un net progrès par rapport aux croyances qui les ont précédés.

    Reste la question d’Amalek qui serait la « preuve » de la totale impossibilité de l’Humanisme juif …

    En réalité,Amalek est LA question suprême .

    « Où donc est le D. d’Israël ? »

    Terrible question .

    Il y a 35 siècles quand, massacrant et pillant, Amalek s’en prit aux plus faibles, aux plus démunis des Hébreux qui venaient d’être les témoins de l’exemplaire sanction de D. en Égypte, ces Hébreux du Miracle crièrent eux aussi : « Pourquoi ? » Où était donc ce D. mystérieux qui, la veille, les avait sauvés ? Pourquoi, maintenant, permettait-Il à Amalek de les tailler en pièces ?

    Pouvaient-ils deviner l’enseignement de la Haggadah, qu’en « chaque génération, l’homme doit se considérer comme s’il était lui-même sorti d’Égypte » ? D. a crée l’Histoire pour apprendre aux hommes que, s’ils ont le courage et la volonté de l’entreprendre, la guerre contre le mal peut être victorieuse. C’est ainsi que le Psaume 115, comme la fin du Hallel, unit à la « Maison d’Israël », les Craignant-Dieu, les foules de Gentils qui, sans se convertir au judaïsme, en acceptaient l’exigence morale et monothéiste.

    Israël fut libéré d’Égypte mais dut combattre Amalek, parce que c’est aux hommes et non à Dieu qu’incombe la lutte contre le mal et les malfaisants. Quand le jour finit, Amalek avait perdu la bataille. Se considérer comme étant soi-même sorti d’Égypte, comme ayant soi-même combattu Amalek, c’est dire et croire qu’Amalek peut perdre la guerre en chaque génération.

    Quand les hordes de pogromistes massacraient et violaient, quand les bottes d’Amalek martelèrent le sol d’Allemagne puis de l’Europe entière, la Haggadah faisait entendre d’autres pas : ceux des esclaves libérés d’Égypte marchant vers la Terre promise. Les Haggadot le proclamaient en leur dernière page : « L’an prochain à Jérusalem ».

    La renaissance de l’État d’Israël n’est pas la réponse au « Pourquoi ? » La question demeure inchangée. Mais ce que l’État d’Israël proclame, c’est la victoire toujours renouvelée de l’Humanisme par l’échec d’Amalek.

    Jean-Marc DESANTI

  • Robert Dun

    J’ai rencontré Robert Dun ( Maurice Martin ) il y a longtemps, à plusieurs reprises, en compagnie de mon ami, disparu lui aussi, Daniel Rude. C’est peu dire que nous avions des divergences. Mais, comme Daniel, c’était un homme libre et un ami … Il savait la difficulté de l’originalité dans la réflexion. En ces temps de dictature sourde, de pensée unique c’est-à-dire de lâcheté assumée, respirons l’odeur des forêts.

    Jean-Marc

     

    1877797518.jpgBernard-Henry Lévy a un tel souci de l’adéquation des mots qu’on ne saurait me reprocher de la prendre à la lettre. Il nous dit : « la première expérience de l’homme hébreu est celle d’une séparation radicale, d’une étrangeté absolue, de l’absence du Ciel sur la terre et de la terre au Ciel: de l’inexistence radicale de celui qu’il appelle son Seigneur ». Le divin est donc radicalement absent de ce que les uns appellent la création et les autre le monde concret. Or le début de la Bible s’intitule la Genèse et celle-ci nous explique avec force précisions comment Dieu créa le monde, la terre, les eaux, les animaux et l’homme. Ce qui signifie étymologiquement que Dieu est radicalement présent dans le monde, puisqu’il en est la racine.
    Le dilemme fondamental entre les religions du désert et les religions naturelles est exactement là: les premières considèrent un divin extérieur, créateur ou non du monde concret, les secondes un divin « immergé dans la matière » pour citer Teilhard de Chardin. Pour les secondes, la révélation se situe dans les lois de la matière et de la vie: dans la physique et la biologie.
    Le point culminant de l’opposition entre le divin et le concret a été atteint par le catharisme dont la vision peut se résumer en trois propositions; « l’esprit est de Dieu; la matière est du diable; le péché suprême est la procréation ». Le catharisme admet une puissance spirituelle anti-divine et remet par là en cause le monothéisme. Implicitement B.H Lévy en fait autant: si le divin est radicalement absent de la création, si donc il n’est pas le créateur, la création contenant des êtres animés et conscients, qui est l’entité créatrice? Les sciences montrant indubitablement un double mouvement de tropisme et d’entropie et le Dieu de B.H Lévy étant radicalement absent, qu’elle est la force motrice? Quel est l’auteur du plan?
    La conclusion s’impose: une idée du divin absent du monde est une absurdité qui ne résiste pas à deux minutes d’examen.
    Je mène ce début de discussion avec répugnance. J’ai horreur des jongleries verbales et mon premier sentiment sur le divin a été exprimé par Goethe: « Qui peut nommer l’innommable ? Qui peut dire : je crois en lui? Qui peut dire: je ne crois pas en lui? » Oh! Ne vous pressez pas de triompher! Il n’y a là aucune concession à votre étranger absolu. Le centre et le rayon sont tout aussi abstraits que le plus abstrait des dieux du désert; ils n’en déterminent pas moins un cercle et une sphère, ne sont donc pas « radicalement inexistants » mais au contraire « immergés dans la matière » comme principes créateurs.
    Grâce à vous, B-H Lévy, nous pourrons effectuer des pas décisifs dans la prise de conscience européennes car vous exposez avec une clarté inégalée tout ce que les monothéismes ont d’irrecevable pour notre esprit et notre sensibilité. Cela me permettra de passer sur les injures fanatiques et agressives que vous déversez contre la personnalité européenne authentique.
    Votre dégoût ne m’a pas contaminé et je ne vos toujours pas ce que les plus antiques polythéismes peuvent contenir « d’obscurantisme lâche », ce que l’esprit des bois peut avoir de hideux; non seulement je ne me sens pas « soumis à l’horreur de la nature » mais j’ai le mauvais goût de trouver cette nature débordante de joies diverses; j’aime les paysages, la forêt, la mer, la lumière, la nuit et la lune, les animaux libres; je pousse le mauvais goût jusqu’à trouver paradisiaque la compagnie d’une femme dans mon lit. Et ce qui est pire: partout je perçois des âmes et des esprits.
    Par contre, le déteste le béton et le bitume, la veulerie et la chienlit dont ils sont le terreau favori, les contorsions et les hurlements de désespérés qui constituent la « musique » et la « danse » modernes qui n’aboutissent qu’à des ivresses et à des transes sans communion, quine sont donc que des caricatures du dyonysisme, je déteste la fumisterie de l’art prétendu non figuratif mais quine figure que trop bien ce dont il sort: le vide intérieur de ses créateurs, la complète absence de message. Vous voulez de l’art vraiment abstrait: c’est bien simple, il vous suffit de ne rien faire.
    Vous et moi, B-H Lévy, nous sommes les deux pôles d’un irréductible conflit: vous êtes le pôle du nihilisme monothéiste, je suis le pôle de l’amour païen.
    Je ne me laisserai pas engluer dans une réfutation ligne par ligne de votre pénible et fanatique ouvrage. Votre érudition ne m’impressionne pas car d’un bout à l’autre elle transpire le nihilisme. Peut-être y a-t-il dans votre démarche la recherche inconsciente et désespérée de certitudes vitales. Alors dégagez-vous de l’intellect qui désertifie tout.1139234918.gif
    Je me contenterai de réfuter vos assertions les plus émergentes. Mais surtout je m’attacherai à restituer clairement la gnose « païenne ». Les féroces persécutions des religions du désert ont fait oublier l’essentiel du patrimoine européen et accrédité l’idée qu’il n’y avait de possible que l’athéisme ou l’une des trois religions intolérantes: Judaïsme, Christianisme, Islam. L’esprit européen est si bien oublié que ceux qui cherchent une issue hors du carcan se tournent vers les doctrines orientales. Et ils tombent de préférence dans les filets de celles qui ont en commun avec les religions qu’ils croient fuir le refus de la vie, de la « roue du samsara ». on ne secoue pas d’épaules près deux millénaires de dictature spirituelle sémitique.

     

    Robert Dun

  • Alain Finkielkraut

    367035800.jpgSur les voyages à Auschwitz

    "Plus on parle d'Auschwitz, dans les classes ou ailleurs, plus des catégories entières de population se sentent exclues et énervées parce qu'on en parle, et se rapportent aux sévices, aux horreurs dont leurs ancêtres ont été victimes en demandant que celles-ci soient reconnues. Il y a un désir de reconnaissance qui est entretenu par Auschwitz, la compétition de victimes nourrit l'antisémitisme, et les voyages à Auschwitz d'une certaine manière aussi, puisque c'est une preuve entre mille que les Juifs ont tout le gâteau pour eux, il faudrait en laisser une part également aux autres. Nous sommes dans une situation extraordinairement difficile, extraordinairement paradoxale. Auschwitz aujourd'hui, c'est une sorte de chiffon rouge, pour toujours plus de gens. Qu'allons-nous faire ? Comment répondre à cela, je n'ai pas le remède. Je ne crois pas qu'on puisse dire, nous allons continuer les voyages et le problème se règlera. Au contraire le problème s'aggravera."
    Alain Finkielkraut, RCJ, Mémoires vives, Les voyages scolaires à Auschwitz, 20.01.2008, échange avec Anne-Marie Revcolevschi, directrice générale de la Fondation pour la mémoire de la Shoah

    Sur la lutte contre l'antisémitisme qui entretient l'antisémitisme
    « Il s’agissait pour les Guignols de l’info de dire les juifs aujourd’hui ont un tel rôle, une telle présence dans la société que lorsqu’un fait divers les touche, ils transforment tout cela en résurgence de l’hitlérisme. Je pense que beaucoup de gens raisonnent de cette manière. On a le sentiment que la lutte contre l’antisémitisme entretient l’antisémitisme, de même que la mémoire de la Shoah alimente la jalousie à l’égard des juifs. » Alain Finkielkraut, RCJ, Qui Vive, 12.03.2006

    « Quand je suis vraiment désespéré, comme ce soir, et comme cela m’arrive de plus en plus souvent, vous savez ce que j’ai envie de dire ? Qu’effectivement on parle trop de la Shoah. J’aimerais qu’on n’en parle plus figurez-vous. Parce que ce que je constate c’est qu’elle était censée, la commémoration de la Shoah, freiner le retour de l’antisémitisme. Ce qu’on prenait pour un frein est devenu un accélérateur. Plus on en parle, plus se développe un antisémitisme de ressentiment qui dit « Les juifs ont tout ! Ce sont même les rois du malheur ». Et donc moi, mon rêve, mon rêve absurde, c’est qu’effectivement on n’en parle plus. Que ceux qui veulent commémorer les morts le fassent dans la discrétion, qu’on arrête d’organiser ces voyages payés par les régions françaises, ces voyages d’élèves à Auschwitz. Que tout cela se fasse dans la piété et le silence. Mais faut-il en effet que je sois vraiment désespéré pour en arriver à ce genre de conclusion. » Alain Finkielkraut, sur France 3, Cultures et Dépendances, le 4 mai 2005

    Sur le dîner annuel du CRIF
    « Le pavillon d’Ermenonville est une merveilleuse salle de Barmitsva. Voir cet endroit transformé annuellement en une espèce de tribunal dînatoire où les membres du gouvernement français comparaissent devant un procureur communautaire, cela me met très mal à l’aise. Les Juifs ont donné trop longtemps un magnifique exemple de participation à la vie nationale politique et culturelle, et je n’aime pas qu’ils deviennent le fer de lance de la transformation de la République en mosaïques de communautés râleuses.Tous les points soulevés par le président du CRIF sont importants. L’antisémitisme doit être combattu. Il y a aussi des zones grises dans la politique étrangère française. Nous en avons suffisamment parlé ici même. Mais tout cela doit être traité autrement qu’en extériorité et sous la forme de procès. Pourquoi pas demain, le dîner de la communauté musulmane, le dîner gay et lesbien, le dîner des lycéens, le dîner des motards, le dîner des teufeurs, chacun avec ses griefs et ses impatiences ? » Alain Finkielkraut, L’Arche (le mensuel du judaïsme français) n°563-564, mars-avril 2005, p. 19-21

    "Régulièrement invité au dîner annuel du CRIF, Alain Finkielkraut répugne toujours à s'y rendre qualifiant cette cérémonie de « grotesque »." « Dîner du Crif : Sarkozy passe à table », Régis Soubrouillard, Marianne-en-ligne.fr, 4.01.2008
    Sur l'emploi du mot "antisémitisme"
    « Je peux aussi ajouter une chose sur ce mot d’antisémitisme. Il faut l’employer avec d’autant plus d’exigence et de parcimonie qu’il n’y a pas plus monstrueux. Après tout Bernanos l’a dit, et il l’a dit avec une très grande profondeur même si cette expression peut nous paraître odieuse aujourd’hui : « Hitler a déshonoré l’antisémitisme ». Oui, d’une certaine manière. Il n’y a plus d’antisémitisme acceptable, il n’y a plus d’antisémitisme innocent, tout antisémitisme doit se penser dans cet horizon-là du cimetière. Raison de plus. » Alain Finkielkraut, Conférence-débat à Science-Po, 29.5.2002

    Sur le devoir de mémoire
    « Le devoir de mémoire essentiel, il n’est pas occupé uniquement par la repentance. Il peut y avoir de la louange dans la mémoire. Il peut y avoir de la gratitude. Il peut y avoir toutes autres sortes de dettes. Nous avons empli la mémoire par de la repentance, pour de très bonnes raisons. Ces très bonnes raisons écrasent la vérité, et je ne sais pas d’ailleurs si les juifs en seront longtemps bénéficiaires, parce qu’une mémoire réduite à la repentance et organisée soit autour du colonialisme soit autour de la Shoah peut avoir tendance à dépeupler l’univers, à ne voir que les bourreaux et les victimes, et quand les juifs cessent d’être victimes, alors quelle place leur est-il fait sinon celle du bourreau. » Alain Finkielkraut, Conférence-débat à Science-Po, 29.5.2002

    « Quand une génération se livre à la repentance, c'est pour affirmer, en réalité, sa supériorité morale sur les générations précédentes. La France est aujourd'hui peuplée de pénitents arrogants qui auraient pris le maquis dès 1940 et qui hurlent au fascisme à la moindre occasion pour bien montrer de quel bois résistant ils se chauffent. Cette repentance n'est pas un mea culpa, c'est une pratique effrontément narcissique et anachronique de la mémoire. » Alain Finkielkraut, Le Monde, 10.11.2007

    « On ne doit plus militer pour davantage de cérémonie ou davantage de repentance. L’essentiel est fait. Et maintenant le travail doit se faire en chacun, dans chaque foyer, au travers d’un certain nombre de lectures. Et je vois personnellement avec inquiétude se profiler l’éventualité, en France et en Europe, d’un enseignement distincte de la Shoah. Notre religion positive, c’est les droits de l’homme, dont notre religion négative ce serait la Shoah, ce qui arrive à une société totalement oublieuse des droits de l’homme. Il ne faut pas arracher, soustraire cet événement à son histoire, et donc aux professeurs d’histoire. Ne pas introduire un catéchisme de la Shoah, ce serait aller beaucoup trop loin, et cela aurait de multiples effets pervers. » Alain Finkielkraut, L’entretien, France 2, 19.03.2001

    « Il émane beaucoup moins d’humilité que de fatuité de l’actuel climat de repentance. Notre manière d’honorer le devoir de mémoire nous délie, en effet, et beaucoup mieux que l’amnésie ne saurait le faire, de toute dette à l’égard des hommes anciens. » Alain Finkielkraut, L’ingratitude, p. 221, novembre 2000

    Sur les mutations de l'antisémitisme
    « Les Juifs, ces familiers du pire, ont "une âme insurprenable", a dit, citant Rebecca West, Leon Wieseltier, le responsable des pages littéraires du magazine The New Republic. C'est là, justement, que le bât blesse : la compréhension du monde qui vient demande une âme surprenable. Il ne suffit pas d'être sans illusions pour accéder au vrai. Le pessimisme n'a pas droit à la paresse : même les mauvaises nouvelles peuvent être nouvelles ; même les démons peuvent être dans la fleur de l'âge et piaffer d'innocence. » Alain Finkielkraut, Au Nom de l'Autre, Réflexions sur l'antisémitisme qui vient, Gallimard, 2003, p. 12

    Sur les juifs imaginaires
    « … Et j’expie maintenant cette ivresse narcissique en reportant sur le judaïsme tel que je ne l’ai pas vécu le désir dépensé à me bâtir des ghettos en Espagne. » Alain Finkielkraut, Le juif imaginaire, p. 215

    Sur l'assassinat d'Ilan Halimi
    « Si, du point de vue de l'amour de l'argent, vous choisissez les juifs parce qu'ils ont de l'argent, vous ne leur en faites pas grief, et en ce cas il y a quand même quelque chose de contingent dans le choix de la victime. Si on vous dit que telle autre communauté a de l'argent, vous pourrez évidemment choisir votre victime dans cette communauté. Et c'est là où je veux en venir, si la cible est juive mais de cette manière un peu contingente, alors parler immédiatement d'un acte antisémite, dire "Ilan Halimi est mort parce qu'il est juif", c'est en quelque sorte frustrer les gens d'une part de leur inquiétude. Vous dites que leurs concitoyens qui étaient épargnés par la haine ne se sont pas manifestés, mais peut-être certains d'entre eux ne se sont-ils pas manifestés précisément parce qu'on ne voulait pas reconnaître que la haine pouvait s'adresser à tout le monde. [...] Et en faisant de ce crime un attentat exclusivement antisémite, on a pu retenir certains de manifester leur douleur ou leur inquiétude parce qu'ils étaient comme frustrés de la peur qui les tenaillait. [...] Ceux qui s'en prennent à un juif parce qu'il a de l'argent et non pas à l'argent à travers le juif, ceux-là sont prêts à s'abattre sur n'importe quel proie. » Alain Finkielkraut, Répliques, 3.03.2007