14.12.2009

Judaïsme et Humanisme

p87_8066__01861_.jpg
Un des disciples et traducteurs de Heidegger en France écrivit à Heidegger juste après la deuxième guerre mondiale et le questionna sur la possibilité de restaurer un humanisme dans l’ Europe ravagée par la guerre et par le nazisme. Heidegger répondit dans une longue lettre, en fait un opuscule connu sous le nom de Lettre sur l’humanisme:je ne crois pas que le problème soit de restaurer l’humanisme, je ne crois pas qu’il faille restaurer l’humanisme“. Et il ajouta : “parce que l’humanisme est plutôt ce qui est la cause de nos maux. Nous confondons les choses en voulant parler d’humanisme“. Que voulait-il dire par là ?

Quand il écrit cela, Heidegger a en vue l’humanisme au sens du relativisme : l’homme est la mesure de toutes choses. Or si, effectivement, l’homme est la mesure de toutes choses, il n’y a aucun point de vue extérieur auquel accrocher un univers de valeurs, un univers de significations relativement stables. Les choses changent à tout moment, selon ce que les hommes disent qu’elles sont et selon aussi ce qui se passe dans les sociétés humaines. Qu’est-ce qui nous permet de condamner radicalement le mal ou du moins ce que nous percevons comme mal ? c’est bien l’idée qu’il pourrait exister quelque part une échelle de valeurs, sinon intangible, du moins extérieure à nous-mêmes, une référence à laquelle nous pourrions mesurer les actions humaines, à laquelle nous pourrions mesurer notre être et nos pensées. Si nous sommes dans une perspective totalement relativiste, il semble bien que nous ne disposions plus de cette possibilité de référence. Ce serait là, selon Heidegger, le risque, l’écueil et même l’échec de l’humanisme.

C’est ce type de pensée-là que Heidegger vise dans sa Lettre sur l’humanisme en disant : ces gens-là ont raté quelque chose ; ce qu’ils ont raté, au-delà de cette vision qu’ils nous proposent de l’humanisme, de l’autonomie de l’homme, de l’autonomie du sujet, c’est précisément le fait que l’homme ne peut être le dernier mot. Le dernier mot c’est l’Être. Selon une des formules les plus connues de Heidegger, “l’homme est le berger de l’Être“, l’homme doit veiller à quelque chose qui le dépasse et qui est ce qu’il appelle l’Être.

Cette idée que l’homme est le berger de l’Être, qu’il faut rompre avec une posture trop centrée sur les pouvoirs de l’homme, nous la retrouvons dans toutes les critiques de la modernité technologique, du prométhéisme de la domination de l’homme sur la nature, critiques qui nous disent : attention, nous ne sommes peut-être que les gardiens et pas simplement les maîtres et possesseurs de la nature. Il y a donc une descendance écologiste de la pensée de Heidegger. C’est exactement ce que nous retrouvons dans le premier monothéisme : le Judaïsme.

Au cœur de toutes les découvertes et de toutes les exigences de l’Humanisme, il y a l’affirmation que, dans toute culture, la personne est identique et en devenir. Le propre des humanistes est de considérer que la dignité de l’homme coïncide avec sa liberté et que sa raison fait de lui un être divin : une imago Dei. Cette dignité, l’homme la doit aussi à la possibilité de gouverner sa vie et de se constituer historiquement, en opposant à la puissance de la Fortune la Vertu industrieuse, ou pour mieux dire créative. C’est encore la dignité de l’homme que d’exercer activement, contre toute contrainte, le droit à la liberté de pensée, de conscience et de questionnement.

Si l’humaniste se défie, sans tomber dans le relativisme, de toute “hiérarchisation” des civilisations, c’est qu’à ses yeux l’homme possède, partout et toujours, les mêmes vertus essentielles. Bien plus, l’Humanisme propose une osmose entre ces vertus : c’est-à-dire une convergence des pensées, des institutions et des conquêtes de toutes les cultures passées et contemporaines. De ce projet témoignent les points de concordance qu’il établit entre les civilisations de l’Orient, du Judaïsme, du Christianisme, de l’Islam et entre toutes les autres expériences humaines connues : aussi l’Humanisme est-il un creuset. Il repose aussi sur l’idée, exprimée par Dante principalement, selon laquelle ce qui est impossible pour l’homme individuel ne l’est pas pour l’humanitas : c’est-à-dire pour la coordination, idéale et effective, des facultés humaines. Sans une telle vision, l’humanité serait demeurée foncièrement statique ; ni la poésie ni la science n’auraient pu voir le jour. Si elle venait à perdre une telle vision, la science moderne, pourtant fille de l’Humanisme, ne serait plus un instrument de connaissance et de libération, mais un scientisme, un anéantissement de l’esprit et donc de l’éthique.

Ainsi, l’Homme que véhicule, par exemple, le hassidisme est un modèle d‘Humanisme. Le Hassid se caractérise par son authentique religiosité – qui lui permet d’accéder à D. par l’amour de l’humanité. À la différence de l’érudit talmudique, qui vit en dehors du monde réel, le Hassid visionnaire est doté de joie de vivre, de naïveté et de simplicité. Autre personnage , le Halutz ascétique – le pionnier qui consacre sa vie à l’édification de Sion. Le Halutz est un «nouveau type d’homme», mû par une vocation à la fois nationale et sociale.
cependant ni le Halutz ni le Hassid ne peuvent être pris totalement comme « finalités » pour l’Humanisme . La mission du Halutz dans l’édification d’une patrie du peuple Juif a pris fin avec la création de l’État d’Israël – et avec le renforcement des particularismes au détriment des éléments universels. Le même constat vaut pour le hassidisme institutionnalisé qui, a dégénéré au fil du temps. «L’humanisme hébraïque» ou «biblique» demeure,cependant,l’idéal que toute éducation doit se proposer d’atteindre.

C’est en effet à l’«humanisme hébraïque» – dans lequel cherche à s’ancrer le sionisme, – que l’on peut attribuer la plus haute valeur humaniste. Le sionisme se conçoit comme «le chemin de la sainteté», par opposition à «l’égoïsme sacré» du monde. La question de l’attitude d’Israël à l’égard de ses voisins arabes n’est pas seulement d’ordre politique; elle fait aussi partie intégrante du judaïsme. De même que l’antisémitisme met en question la crédibilité des principes chrétiens, devenant de ce fait un problème chrétien, de même l’attitude juive envers les Arabes est une mise en question du judaïsme et devient par là même un problème juif.

L’héritage juif classique – «la force de la mémoire vivante» – est la principale source du judaïsme. Il fonde son enseignement essentiellement sur les valeurs universelles du grand texte de l’antiquité juive – la Bible : Ce que la Bible nous enseigne avec tant de simplicité et de force, et qui ne peut s’apprendre dans aucun autre livre, c’est qu’il y a la vérité et le mensonge et que l’existence humaine se tient inexorablement du côté de la vérité; c’est qu’il y a la justice et l’injustice et que le salut de l’humanité réside dans le choix de la justice et le rejet de l’injustice.

La notion de «ligne de démarcation» est l’une des contributions majeures à la réflexion sur l’Humanisme. L’injustice est inhérente à la vie même – en particulier dans les rapports entre communautés. Confronté à cette tragique réalité, l’être humain est contraint de se déterminer constamment au regard du minimum de mal qu’il doit commettre pour assurer sa survie et du maximum de bien qu’il doit faire pour préserver son image d’être humain. Pris dans cette contradiction entre le souhaitable et le réalisable, l’être humain doit sans cesse tracer une ligne de démarcation entre des exigences impératives et la possibilité – forcément relative – de les satisfaire dans la vie quotidienne. A l’heure des décisions fatidiques, nous devons nous demander quelle est la dose de mal absolument indispensable à la survie de la communauté: tout ce qui se situe au-delà ne doit pas être toléré.

Cette notion de ligne de démarcation prend toute sa pertinence lorsqu’on l’applique au combat acharné qu’a mené Israël pour sa survie sur la terre biblique. Le triomphe de la cause sioniste entraîne inévitablement une certaine injustice à l’égard des Arabes de Palestine; mais ces torts doivent être limités au strict minimum. Tiraillé entre la nécessité de sauver le peuple « porteur de lumière »et le souci éthique de ne pas commettre d’injustice envers les Arabes de Palestine, il s’agit de vivre sur place avec les Arabes, et non pas à leur place. Déjà Buber déclarait: «Nous n’aspirons pas à rentrer dans notre antique patrie pour en chasser un autre peuple ni pour le dominer».

Mais dira-t-on : pourquoi avoir élu un peuple qui doit lui observer tous les commandements de la Thora ?
Pourquoi demander plus, toujours plus aux juifs ?
Pour que ce peuple puisse conduire l’humanité, par son exemple, vers un plus haut degré de spiritualité et de moralité. Tâche en partie remplie, en inspirant le christianisme et l’Islam, qui bien que n’étant pas parfaits, représentent un net progrès par rapport aux croyances qui les ont précédés.

Reste la question d’Amalek qui serait la « preuve » de la totale impossibilité de l’Humanisme juif …

En réalité,Amalek est LA question suprême .

« Où donc est le D. d’Israël ? »

Terrible question .

Il y a 35 siècles quand, massacrant et pillant, Amalek s’en prit aux plus faibles, aux plus démunis des Hébreux qui venaient d’être les témoins de l’exemplaire sanction de D. en Égypte, ces Hébreux du Miracle crièrent eux aussi : « Pourquoi ? » Où était donc ce D. mystérieux qui, la veille, les avait sauvés ? Pourquoi, maintenant, permettait-Il à Amalek de les tailler en pièces ?

Pouvaient-ils deviner l’enseignement de la Haggadah, qu’en « chaque génération, l’homme doit se considérer comme s’il était lui-même sorti d’Égypte » ? D. a crée l’Histoire pour apprendre aux hommes que, s’ils ont le courage et la volonté de l’entreprendre, la guerre contre le mal peut être victorieuse. C’est ainsi que le Psaume 115, comme la fin du Hallel, unit à la « Maison d’Israël », les Craignant-Dieu, les foules de Gentils qui, sans se convertir au judaïsme, en acceptaient l’exigence morale et monothéiste.

Israël fut libéré d’Égypte mais dut combattre Amalek, parce que c’est aux hommes et non à Dieu qu’incombe la lutte contre le mal et les malfaisants. Quand le jour finit, Amalek avait perdu la bataille. Se considérer comme étant soi-même sorti d’Égypte, comme ayant soi-même combattu Amalek, c’est dire et croire qu’Amalek peut perdre la guerre en chaque génération.

Quand les hordes de pogromistes massacraient et violaient, quand les bottes d’Amalek martelèrent le sol d’Allemagne puis de l’Europe entière, la Haggadah faisait entendre d’autres pas : ceux des esclaves libérés d’Égypte marchant vers la Terre promise. Les Haggadot le proclamaient en leur dernière page : « L’an prochain à Jérusalem ».

La renaissance de l’État d’Israël n’est pas la réponse au « Pourquoi ? » La question demeure inchangée. Mais ce que l’État d’Israël proclame, c’est la victoire toujours renouvelée de l’Humanisme par l’échec d’Amalek.

Jean-Marc DESANTI

05.09.2009

Robert Dun

J’ai rencontré Robert Dun ( Maurice Martin ) il y a longtemps, à plusieurs reprises, en compagnie de mon ami, disparu lui aussi, Daniel Rude. C’est peu dire que nous avions des divergences. Mais, comme Daniel, c’était un homme libre et un ami … Il savait la difficulté de l’originalité dans la réflexion. En ces temps de dictature sourde, de pensée unique c’est-à-dire de lâcheté assumée, respirons l’odeur des forêts.

Jean-Marc

 

1877797518.jpgBernard-Henry Lévy a un tel souci de l’adéquation des mots qu’on ne saurait me reprocher de la prendre à la lettre. Il nous dit : « la première expérience de l’homme hébreu est celle d’une séparation radicale, d’une étrangeté absolue, de l’absence du Ciel sur la terre et de la terre au Ciel: de l’inexistence radicale de celui qu’il appelle son Seigneur ». Le divin est donc radicalement absent de ce que les uns appellent la création et les autre le monde concret. Or le début de la Bible s’intitule la Genèse et celle-ci nous explique avec force précisions comment Dieu créa le monde, la terre, les eaux, les animaux et l’homme. Ce qui signifie étymologiquement que Dieu est radicalement présent dans le monde, puisqu’il en est la racine.
Le dilemme fondamental entre les religions du désert et les religions naturelles est exactement là: les premières considèrent un divin extérieur, créateur ou non du monde concret, les secondes un divin « immergé dans la matière » pour citer Teilhard de Chardin. Pour les secondes, la révélation se situe dans les lois de la matière et de la vie: dans la physique et la biologie.
Le point culminant de l’opposition entre le divin et le concret a été atteint par le catharisme dont la vision peut se résumer en trois propositions; « l’esprit est de Dieu; la matière est du diable; le péché suprême est la procréation ». Le catharisme admet une puissance spirituelle anti-divine et remet par là en cause le monothéisme. Implicitement B.H Lévy en fait autant: si le divin est radicalement absent de la création, si donc il n’est pas le créateur, la création contenant des êtres animés et conscients, qui est l’entité créatrice? Les sciences montrant indubitablement un double mouvement de tropisme et d’entropie et le Dieu de B.H Lévy étant radicalement absent, qu’elle est la force motrice? Quel est l’auteur du plan?
La conclusion s’impose: une idée du divin absent du monde est une absurdité qui ne résiste pas à deux minutes d’examen.
Je mène ce début de discussion avec répugnance. J’ai horreur des jongleries verbales et mon premier sentiment sur le divin a été exprimé par Goethe: « Qui peut nommer l’innommable ? Qui peut dire : je crois en lui? Qui peut dire: je ne crois pas en lui? » Oh! Ne vous pressez pas de triompher! Il n’y a là aucune concession à votre étranger absolu. Le centre et le rayon sont tout aussi abstraits que le plus abstrait des dieux du désert; ils n’en déterminent pas moins un cercle et une sphère, ne sont donc pas « radicalement inexistants » mais au contraire « immergés dans la matière » comme principes créateurs.
Grâce à vous, B-H Lévy, nous pourrons effectuer des pas décisifs dans la prise de conscience européennes car vous exposez avec une clarté inégalée tout ce que les monothéismes ont d’irrecevable pour notre esprit et notre sensibilité. Cela me permettra de passer sur les injures fanatiques et agressives que vous déversez contre la personnalité européenne authentique.
Votre dégoût ne m’a pas contaminé et je ne vos toujours pas ce que les plus antiques polythéismes peuvent contenir « d’obscurantisme lâche », ce que l’esprit des bois peut avoir de hideux; non seulement je ne me sens pas « soumis à l’horreur de la nature » mais j’ai le mauvais goût de trouver cette nature débordante de joies diverses; j’aime les paysages, la forêt, la mer, la lumière, la nuit et la lune, les animaux libres; je pousse le mauvais goût jusqu’à trouver paradisiaque la compagnie d’une femme dans mon lit. Et ce qui est pire: partout je perçois des âmes et des esprits.
Par contre, le déteste le béton et le bitume, la veulerie et la chienlit dont ils sont le terreau favori, les contorsions et les hurlements de désespérés qui constituent la « musique » et la « danse » modernes qui n’aboutissent qu’à des ivresses et à des transes sans communion, quine sont donc que des caricatures du dyonysisme, je déteste la fumisterie de l’art prétendu non figuratif mais quine figure que trop bien ce dont il sort: le vide intérieur de ses créateurs, la complète absence de message. Vous voulez de l’art vraiment abstrait: c’est bien simple, il vous suffit de ne rien faire.
Vous et moi, B-H Lévy, nous sommes les deux pôles d’un irréductible conflit: vous êtes le pôle du nihilisme monothéiste, je suis le pôle de l’amour païen.
Je ne me laisserai pas engluer dans une réfutation ligne par ligne de votre pénible et fanatique ouvrage. Votre érudition ne m’impressionne pas car d’un bout à l’autre elle transpire le nihilisme. Peut-être y a-t-il dans votre démarche la recherche inconsciente et désespérée de certitudes vitales. Alors dégagez-vous de l’intellect qui désertifie tout.1139234918.gif
Je me contenterai de réfuter vos assertions les plus émergentes. Mais surtout je m’attacherai à restituer clairement la gnose « païenne ». Les féroces persécutions des religions du désert ont fait oublier l’essentiel du patrimoine européen et accrédité l’idée qu’il n’y avait de possible que l’athéisme ou l’une des trois religions intolérantes: Judaïsme, Christianisme, Islam. L’esprit européen est si bien oublié que ceux qui cherchent une issue hors du carcan se tournent vers les doctrines orientales. Et ils tombent de préférence dans les filets de celles qui ont en commun avec les religions qu’ils croient fuir le refus de la vie, de la « roue du samsara ». on ne secoue pas d’épaules près deux millénaires de dictature spirituelle sémitique.

 

Robert Dun

08.04.2009

Idéologie et terreur

arendt200.jpgCher(ère)s ami(e)s du site,

Nous vous proposons aujourd'hui un texte de Lucien Oulahbib :

Idéologie et terreur - A propos d'Hannah Arendt

http://www.contrepointphilosophique.ch/Philosophie/Sommai...

Qu’aurait écrit Hannah Arendt aujourd’hui sur le totalitarisme ?

24.01.2009

Le mal et la pensée

Proud-hon_Pierre_Paul_Justice_and_Divine_Vengeance_Pursuing_Crime_50.jpg

L’homme est pire qu’un loup pour l’homme. Hobbes n’était pas allé assez loin dans son pessimisme sur la condition humaine en pensant que la dérive des passions pouvait entraîner l’homme à devenir un loup pour son prochain. Pire qu’un loup, bien pire qu’un loup, parce que capable du pire. Mais la métaphore animale n’est pas éclairante, elle obscurcit même la pensée. L’animal n’est pas capable du pire : le loup n’est pas un loup pour le loup. Seul l’homme, lui, est capable du pire.

Qu’est-ce que le pire ? Le mal extrême, absolu. Peut-être. La Shoah, l’extermination des Juifs d’Europe, première phase du projet d’éradication des Juifs du monde entier, ce projet démoniaque des nazis a probablement conduit l’humanité à descendre jusqu’au plus profond de l’horreur, en deçà de quoi il n’y a peut-être rien de pire. Cœur des ténèbres. Mais sait-on ce que l’avenir nous réserve ? La conscience du « rien de pire que les nazis » n’a pas empêché les hommes de recommencer : reconduction du « rien de pire » au Cambodge et à l’égard des Tutsi du Rwanda. Peut-être doit-on, dès à présent, se prémunir contre pire que le pire.

Pourquoi l’homme est-il capable du pire ? Non seulement parce qu’il peut commettre un mal plus grand, plus raffiné, mais aussi parce qu’il peut le commettre gratuitement et en jouir. Le nazisme a été aussi cela : la licence de tuer pour rien, absolument rien, et la jouissance de tuer. La folie meurtrière et la dépravation de la jouissance se sont déployées dans un cadre administratif et avec un luxe de techniques, donnant l’apparence d’une organisation rationnelle. Ce qui prouve que la folie meurtrière peut être administrée et organisée, mais qui ne prouve en aucune façon que la raison a quelque chose à voir là-dedans. C’est pourquoi il faut absolument éviter de tomber dans le poncif antirationaliste, anti-Lumières, auquel s’adonnent de nombreux apprentis sorciers, en particulier ceux qui voudraient nous faire accroire que l’administration industrielle du meurtre par les nazis serait la conséquence, voire le type achevé, de la rationalité technologique moderne. Absurde. On sait en particulier que la Shoah par balles [1], l’extermination des Juifs en Ukraine, a été une extermination industrielle sans industrie, à la main ou à l’unité si l’on veut. Ce n’est pas la technique qui tue, mais les hommes par la technique. Le pire reconduit donc à son unique auteur : celui qui est capable du pire.
Le meurtre, la licence de tuer, sans limites, sans règle et sans raison, au gré du hasard, est ce que toute civilisation a tenté de conjurer : le plus grand des maux. Il est donc possible de retourner une civilisation contre elle-même. Les nazis et ceux qui les soutenaient, c’est-à-dire la plus grande part des Allemands, n’étaient pas des sauvages non civilisés, mais des barbares. On sait depuis Vico au moins que la barbarie peut être produite par une civilisation qui se déprave, se retourne contre elle-même et refait à l’envers le cycle du temps. Ce qui veut dire que le pire continue de sourdre sous l’ordre juridico-politique civilisé, qu’il peut revenir, comme Hobbes concevait que l’état de nature (la guerre de tous contre tous) pouvait toujours renaître dans l’État-République et le détruire.
Mais le pire, le mal extrême gratuit, peut-il être le fait de l’homme ordinaire ou requiert-il une nature différente, capable d’une cruauté supra-humaine ou, plutôt, infrahumaine ? À cette question il faut répondre, bien entendu, que l’homme ordinaire est capable du pire, mais qu’il ne peut y être porté que dans certaines conditions. Autrement dit, Hannah Arendt a, en un sens, raison de parler de « banalité du mal », si on entend par là que le pire peut être le fait de l’homme ordinaire, qu’il n’est donc pas nécessaire de supposer une nature monstrueuse à son origine. La difficulté de cette expression tient à ce qu’elle peut prêter à équivoque, en particulier à une mise sur le même rang du pire et du mal ordinaire. En somme, le pire est le fait d’hommes ordinaires, mais pas de n’importe qui. Il convient donc de rechercher ce qui fait que certains hommes peuvent commettre le pire, emportés par le vertige du mal.
La réponse qui semblerait devoir s’imposer serait que ces hommes se caractériseraient par l’absence de pensée. Pour penser, il faut d’abord suspendre, au moins pour un instant, l’action, s’interroger sur le comment et le pourquoi, sur les motifs et les fins. Mais s’engager dans ce type de réflexion, c’est ne plus pouvoir aller au pire. C’est pourquoi je pense aussi que Les Bienveillantes de Jonathan Littell mettent en scène un personnage sans crédibilité. Sans compter qu’il y a quelque chose de malsain à faire de la Shoah l’objet d’un récit de fiction. On ne joue pas avec ça. Les témoignages et l’histoire ne doivent pas être détournés pour des fins prétendument littéraires. Ce n’est que l’ignorance et l’aveuglement dans lequel est plongé notre temps qui peuvent expliquer le succès de ce livre.
Mais revenons au mal et à la pensée. Le mal extrême serait donc possible par l’absence de pensée. Mais il s’agit là moins d’une réponse que d’une énigme. Comment rendre compte de l’énigme de cette absence ? Mon hypothèse est la suivante : l’absence de pensée au sens d’une réflexion sur soi et d’une considération de la portée de nos actes résulte d’une substitution. À la pensée réflexive s’est substituée une autre pensée, une pensée qui la paralyse ou l’anesthésie. Cette pensée qui empêche de penser, Cassirer la nommait déjà dans son dernier livre, Le mythe de l’État [2], une pensée mythique. En ce sens, le caractère d’une pensée mythique est de former une croyance collective susceptible de mobiliser les masses, en anesthésiant l’autonomie de la pensée individuelle. Georges Sorel [3] avait bien vu la nature du mythe moderne, mais pas sa conséquence : le pire. Il y a donc de la pensée qui peut paralyser la pensée. D’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? On sait que l’on peut obliger quelqu’un à obéir, mais non à croire. Seule la pensée peut faire obstacle à la pensée, voire la détruire. La pensée mythique, les croyances irrationnelles, peuvent mobiliser les foules et empêcher le retour sur soi.
Sous-jacente au mal extrême, il y aurait donc une pensée qui le rend possible en le justifiant. Mais, pourriez-vous objecter, le mal n’est plus gratuit, s’il est causé par une pensée qui le rend possible en le justifiant. Ainsi, ce n’est pas gratuitement que les nazis tuaient des Juifs, mais parce qu’ils étaient Juifs. Il ne tuaient pas des hommes en général, mais des hommes de religion (« de race », disait le mythe) juive. Pour répondre à cette objection, il convient donc de préciser : les nazis tuaient des Juifs, enfants, femmes, hommes sans distinction, gratuitement, à l’ombre d’une pensée mythique, fantasmatique, d’une pensée meurtrière qui les préservait de tout remords, c’est-à-dire de toute réflexion sur soi. Il y a donc une pensée nazie, l’erreur serait de penser qu’il n’y en a pas. Cette pensée est faite d’un amalgame de choses diverses liées par la haine, mais son cœur est constitué par des représentations nodales, en ce qu’elles comportaient l’accréditation du meurtre et de son industrialisation, comme quelque chose d’utile, de nécessaire, de souhaitable. L’une de ces représentations nodales a été élaborée par le penseur nazi Carl Schmitt. C’est en effet lui qui a forgé le mythe juridico-politique de l’ennemi substantiel, de l’ennemi de race, le Juif, qui ne peut changer, ni se transformer [4]. La conclusion a été tirée par le pouvoir nazi : l’ennemi de race, il faut l’enfermer pour lui interdire de souiller le sang allemand du citoyen allemand. Mais l’enfermement derrière des barbelés ne peut être qu’une solution provisoire ; la solution finale, c’est l’extermination, pour en finir avec cet ennemi de la civilisation allemande, de la civilisation en général, cet être infâme, sans valeur, sans dignité – pour ainsi dire, un rat ou un insecte propagateur de maladies. Cette pensée mythique, cette pensée meurtrière, forgée autour de la représentation de l’ennemi substantiel, a accrédité la licence de tuer gratuitement, sans raison. C’est là la puissance des mythes modernes et contemporains (l’islamisme en est un bon exemple aujourd’hui) qui peut autoriser la violence, la persécution, la terreur, la barbarie, le meurtre gratuit. C’est ce type de mythe qui a présidé aux autres génocides du XXe siècle. Il faudrait en produire une analyse détaillée dans chaque cas, au Cambodge, au Rwanda et peut-être ailleurs.
Telle est donc la définition que je donnerais du vertige du mal : la perte de soi par abdication de la pensée réflexive devant la pensée mythique, destitution de la responsabilité personnelle dans la fusion avec l’aveuglement collectif. Il peut y avoir de la jouissance dans ce vertige...
Yves Charles Zarka © Cairn
NOTES
[1] Cf. notamment le livre du P. Patrick Desbois, Porteur de mémoire, Paris, Michel Lafon, 2007.
[2] Paris, Gallimard, 1993.
[3] Réflexions sur la violence, Paris, Le Seuil, 1990.
[4] Cf. sur ce point mon ouvrage, Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt, Paris, PUF, 2005. Cet ouvrage comporte en annexes des textes de Schmitt dans lesquels il justifie les lois raciales de Nuremberg du 15 septembre 1935, en particulier la loi sur la défense du sang allemand du citoyen allemand.

31.08.2008

Yeshayahou Leibowitz : notre plus grand maître !

01.06.2008

Alain Finkielkraut

367035800.jpgSur les voyages à Auschwitz

"Plus on parle d'Auschwitz, dans les classes ou ailleurs, plus des catégories entières de population se sentent exclues et énervées parce qu'on en parle, et se rapportent aux sévices, aux horreurs dont leurs ancêtres ont été victimes en demandant que celles-ci soient reconnues. Il y a un désir de reconnaissance qui est entretenu par Auschwitz, la compétition de victimes nourrit l'antisémitisme, et les voyages à Auschwitz d'une certaine manière aussi, puisque c'est une preuve entre mille que les Juifs ont tout le gâteau pour eux, il faudrait en laisser une part également aux autres. Nous sommes dans une situation extraordinairement difficile, extraordinairement paradoxale. Auschwitz aujourd'hui, c'est une sorte de chiffon rouge, pour toujours plus de gens. Qu'allons-nous faire ? Comment répondre à cela, je n'ai pas le remède. Je ne crois pas qu'on puisse dire, nous allons continuer les voyages et le problème se règlera. Au contraire le problème s'aggravera."
Alain Finkielkraut, RCJ, Mémoires vives, Les voyages scolaires à Auschwitz, 20.01.2008, échange avec Anne-Marie Revcolevschi, directrice générale de la Fondation pour la mémoire de la Shoah

Sur la lutte contre l'antisémitisme qui entretient l'antisémitisme
« Il s’agissait pour les Guignols de l’info de dire les juifs aujourd’hui ont un tel rôle, une telle présence dans la société que lorsqu’un fait divers les touche, ils transforment tout cela en résurgence de l’hitlérisme. Je pense que beaucoup de gens raisonnent de cette manière. On a le sentiment que la lutte contre l’antisémitisme entretient l’antisémitisme, de même que la mémoire de la Shoah alimente la jalousie à l’égard des juifs. » Alain Finkielkraut, RCJ, Qui Vive, 12.03.2006

« Quand je suis vraiment désespéré, comme ce soir, et comme cela m’arrive de plus en plus souvent, vous savez ce que j’ai envie de dire ? Qu’effectivement on parle trop de la Shoah. J’aimerais qu’on n’en parle plus figurez-vous. Parce que ce que je constate c’est qu’elle était censée, la commémoration de la Shoah, freiner le retour de l’antisémitisme. Ce qu’on prenait pour un frein est devenu un accélérateur. Plus on en parle, plus se développe un antisémitisme de ressentiment qui dit « Les juifs ont tout ! Ce sont même les rois du malheur ». Et donc moi, mon rêve, mon rêve absurde, c’est qu’effectivement on n’en parle plus. Que ceux qui veulent commémorer les morts le fassent dans la discrétion, qu’on arrête d’organiser ces voyages payés par les régions françaises, ces voyages d’élèves à Auschwitz. Que tout cela se fasse dans la piété et le silence. Mais faut-il en effet que je sois vraiment désespéré pour en arriver à ce genre de conclusion. » Alain Finkielkraut, sur France 3, Cultures et Dépendances, le 4 mai 2005

Sur le dîner annuel du CRIF
« Le pavillon d’Ermenonville est une merveilleuse salle de Barmitsva. Voir cet endroit transformé annuellement en une espèce de tribunal dînatoire où les membres du gouvernement français comparaissent devant un procureur communautaire, cela me met très mal à l’aise. Les Juifs ont donné trop longtemps un magnifique exemple de participation à la vie nationale politique et culturelle, et je n’aime pas qu’ils deviennent le fer de lance de la transformation de la République en mosaïques de communautés râleuses.Tous les points soulevés par le président du CRIF sont importants. L’antisémitisme doit être combattu. Il y a aussi des zones grises dans la politique étrangère française. Nous en avons suffisamment parlé ici même. Mais tout cela doit être traité autrement qu’en extériorité et sous la forme de procès. Pourquoi pas demain, le dîner de la communauté musulmane, le dîner gay et lesbien, le dîner des lycéens, le dîner des motards, le dîner des teufeurs, chacun avec ses griefs et ses impatiences ? » Alain Finkielkraut, L’Arche (le mensuel du judaïsme français) n°563-564, mars-avril 2005, p. 19-21

"Régulièrement invité au dîner annuel du CRIF, Alain Finkielkraut répugne toujours à s'y rendre qualifiant cette cérémonie de « grotesque »." « Dîner du Crif : Sarkozy passe à table », Régis Soubrouillard, Marianne-en-ligne.fr, 4.01.2008
Sur l'emploi du mot "antisémitisme"
« Je peux aussi ajouter une chose sur ce mot d’antisémitisme. Il faut l’employer avec d’autant plus d’exigence et de parcimonie qu’il n’y a pas plus monstrueux. Après tout Bernanos l’a dit, et il l’a dit avec une très grande profondeur même si cette expression peut nous paraître odieuse aujourd’hui : « Hitler a déshonoré l’antisémitisme ». Oui, d’une certaine manière. Il n’y a plus d’antisémitisme acceptable, il n’y a plus d’antisémitisme innocent, tout antisémitisme doit se penser dans cet horizon-là du cimetière. Raison de plus. » Alain Finkielkraut, Conférence-débat à Science-Po, 29.5.2002

Sur le devoir de mémoire
« Le devoir de mémoire essentiel, il n’est pas occupé uniquement par la repentance. Il peut y avoir de la louange dans la mémoire. Il peut y avoir de la gratitude. Il peut y avoir toutes autres sortes de dettes. Nous avons empli la mémoire par de la repentance, pour de très bonnes raisons. Ces très bonnes raisons écrasent la vérité, et je ne sais pas d’ailleurs si les juifs en seront longtemps bénéficiaires, parce qu’une mémoire réduite à la repentance et organisée soit autour du colonialisme soit autour de la Shoah peut avoir tendance à dépeupler l’univers, à ne voir que les bourreaux et les victimes, et quand les juifs cessent d’être victimes, alors quelle place leur est-il fait sinon celle du bourreau. » Alain Finkielkraut, Conférence-débat à Science-Po, 29.5.2002

« Quand une génération se livre à la repentance, c'est pour affirmer, en réalité, sa supériorité morale sur les générations précédentes. La France est aujourd'hui peuplée de pénitents arrogants qui auraient pris le maquis dès 1940 et qui hurlent au fascisme à la moindre occasion pour bien montrer de quel bois résistant ils se chauffent. Cette repentance n'est pas un mea culpa, c'est une pratique effrontément narcissique et anachronique de la mémoire. » Alain Finkielkraut, Le Monde, 10.11.2007

« On ne doit plus militer pour davantage de cérémonie ou davantage de repentance. L’essentiel est fait. Et maintenant le travail doit se faire en chacun, dans chaque foyer, au travers d’un certain nombre de lectures. Et je vois personnellement avec inquiétude se profiler l’éventualité, en France et en Europe, d’un enseignement distincte de la Shoah. Notre religion positive, c’est les droits de l’homme, dont notre religion négative ce serait la Shoah, ce qui arrive à une société totalement oublieuse des droits de l’homme. Il ne faut pas arracher, soustraire cet événement à son histoire, et donc aux professeurs d’histoire. Ne pas introduire un catéchisme de la Shoah, ce serait aller beaucoup trop loin, et cela aurait de multiples effets pervers. » Alain Finkielkraut, L’entretien, France 2, 19.03.2001

« Il émane beaucoup moins d’humilité que de fatuité de l’actuel climat de repentance. Notre manière d’honorer le devoir de mémoire nous délie, en effet, et beaucoup mieux que l’amnésie ne saurait le faire, de toute dette à l’égard des hommes anciens. » Alain Finkielkraut, L’ingratitude, p. 221, novembre 2000

Sur les mutations de l'antisémitisme
« Les Juifs, ces familiers du pire, ont "une âme insurprenable", a dit, citant Rebecca West, Leon Wieseltier, le responsable des pages littéraires du magazine The New Republic. C'est là, justement, que le bât blesse : la compréhension du monde qui vient demande une âme surprenable. Il ne suffit pas d'être sans illusions pour accéder au vrai. Le pessimisme n'a pas droit à la paresse : même les mauvaises nouvelles peuvent être nouvelles ; même les démons peuvent être dans la fleur de l'âge et piaffer d'innocence. » Alain Finkielkraut, Au Nom de l'Autre, Réflexions sur l'antisémitisme qui vient, Gallimard, 2003, p. 12

Sur les juifs imaginaires
« … Et j’expie maintenant cette ivresse narcissique en reportant sur le judaïsme tel que je ne l’ai pas vécu le désir dépensé à me bâtir des ghettos en Espagne. » Alain Finkielkraut, Le juif imaginaire, p. 215

Sur l'assassinat d'Ilan Halimi
« Si, du point de vue de l'amour de l'argent, vous choisissez les juifs parce qu'ils ont de l'argent, vous ne leur en faites pas grief, et en ce cas il y a quand même quelque chose de contingent dans le choix de la victime. Si on vous dit que telle autre communauté a de l'argent, vous pourrez évidemment choisir votre victime dans cette communauté. Et c'est là où je veux en venir, si la cible est juive mais de cette manière un peu contingente, alors parler immédiatement d'un acte antisémite, dire "Ilan Halimi est mort parce qu'il est juif", c'est en quelque sorte frustrer les gens d'une part de leur inquiétude. Vous dites que leurs concitoyens qui étaient épargnés par la haine ne se sont pas manifestés, mais peut-être certains d'entre eux ne se sont-ils pas manifestés précisément parce qu'on ne voulait pas reconnaître que la haine pouvait s'adresser à tout le monde. [...] Et en faisant de ce crime un attentat exclusivement antisémite, on a pu retenir certains de manifester leur douleur ou leur inquiétude parce qu'ils étaient comme frustrés de la peur qui les tenaillait. [...] Ceux qui s'en prennent à un juif parce qu'il a de l'argent et non pas à l'argent à travers le juif, ceux-là sont prêts à s'abattre sur n'importe quel proie. » Alain Finkielkraut, Répliques, 3.03.2007

25.05.2008

Le message de paix de Martin Buber

446415058.jpg« Mon âme n'est pas près de mon peuple, mais mon âme est mon peuple. Et dans ce même sens, chacun d'entre nous sentira l'avenir de la judéité; il sentira ce qui suit : je veux continuer à vivre, je veux mon avenir, je veux une nouvelle vie entière, une vie pour moi, pour le peuple qui est en moi, pour moi-même qui suis en mon peuple. Car la judéité ne possède pas seulement un passé car je crois qu'en dépit de tout ce qu'elle a créé, elle n'a pas seulement un passé mais aussi un avenir ». C'est en ces termes que Martin Buber (1878-1965), philosophe juif de la religion et de la société, décrit les dimensions de l'existence juive et ce sont là des paroles que l'on vou­drait tenir aux Allemands d'aujourd'hui, qui s'empressent trop souvent d'oublier leur propre nation, pour les in­citer à réfléchir, à procéder à une véritable introspection.

Lire la suite (Euro-Synergies / Manfred MÜLLER - DNZ-München, Nr.33/2002)...

22.05.2008

Vous allez rire : Rémy Brague met KO Luc Ferry

29.04.2008

Agitation

J’ai reçu hier ce courriel d’Alain. Point n’est besoin de dire qu’il faut être d’accord sur tout pour relayer des textes de valeur, surtout lorsqu’il s’agit de traiter du droit au blasphème. Mes origines et mes engagements ( cf commentaires Les enfants d’Israël ) me pousse à avoir plus d’une divergence avec Soral, sauf que je place, avant tout, le droit à la Libre expression. Je ne connais aucune autre défense contre les totalitarismes protéiformes.

Jean-Marc

1825060812.jpgMonsieur Le Pen a tort, la chambre à Gaz n'est pas un détail. Monsieur Le Pen a profondément tort, la chambre à gaz est tout sauf un point de détail, c'est même aujourd'hui, plus qu'hier encore, la religion, le dogme autour duquel tourne toute l'époque contemporaine. Dans l'ordre du sacrifice fondateur, la chambre à gaz a remplacé la croix du christ.

Pourtant, ou justement pour ça, au nom du droit à la libre pensée face à ceux qui croient et veulent nous obliger à croire, je réclame le droit, pour Jean-Marie Le Pen, de considérer la chambre à gaz comme « un point de détail de la seconde guerre mondiale », comme tant d'autres se donnent le droit de chier sur la croix.
Que ce soit celle d'hier ou d'aujourd'hui, le citoyen libre se doit de lutter contre toutes les inquisitions et leurs cortèges sanglants de bûchers et d'abjurations. Nous, européens, n'avons pas mis trois siècles à nous émanciper du pouvoir temporel du Pape pour en arriver là !

Aujourd'hui, dans ce climat de judéomanie délirante - une judéomanie délirante et suspecte qui tient plus de l'esprit de la Collaboration que du combat pour le bien et l'amour des hommes - plus les souffrances de la guerre s'éloignent, plus c'est la seconde guerre mondiale toute entière qui devient un détail de la chambre à gaz !
50 millions de morts, russes, communistes, polonais, anglais, américains, civils, résistants, japonais et mêmes allemands et, parmi eux, 500 mille morts Français, ce n'est presque plus rien face à la chambre à gaz, ou aux 28 mille enfants juifs que certains voudraient faire assumer pour l'éternité aux écoliers de France innocents.

Dans ma famille de Résistants savoyards où la guerre nous a coûté six morts et la ruine - comme elle coûta son père au petit Jean-Marie -, nous avons nous aussi sauvé des vies ; seulement c'était des Espagnols. Il faut dire qu'en ce temps là si on sauvait des juifs, on ne le faisait pas pour sauver le peuple élu mais pour sauver des êtres humains tout court, menacés par la méchanceté et la violence des hommes... À l'époque, on ignorait que 60 ans plus tard ne seraient plus comptabilisés que les sauvés marqués d'une étoile, et que sur le marché des Justes, ça ne vaudrait plus rien les Espagnols !
De vous à moi, combien cette relecture de la seconde guerre mondiale, cette réécriture théo-différentialiste, à la limite de l'inégalité raciale, va-t-elle encore durer ?
Combien de temps encore la Mémoire va-t-elle empêcher l'Histoire ?
Au moment du Darfour, de la Palestine, de l'Irak, du Tibet... n'y a-t-il pas d'autres combats à mener pour le salut des hommes ? De massacres, de génocides, d'ethnocides à condamner, à empêcher ?
Au moment où la montée en puissance de l'Inde et de la Chine est sur le point de remettre en cause le leadership de notre confortable et dominateur monde post-méditerranéen, les querelles intra-monothéistes sont-elle vraiment notre priorité ?

Qui aura le courage de dire, dans cet inquiétant climat de lynchage pour une petite phrase réitérée dans un obscur follicule breton, que le problème ce n'est pas le détail de Jean-Marie Le Pen. Une petite phrase plus taquine que méchante qui lui a déjà coûté 120 briques (et à ce prix là, on peut comprendre que le peu dispendieux Le Pen ait envie de l'utiliser deux fois). Une petite phrase inattaquable - dois-je le rappeler ? - aux Etats unis d'Amérique, qui ne sont pourtant pas le pays de l'antisémitisme, parce que là-bas le 1er amendement garantit à tous, et pas seulement à Finkielkraut et ses sorties sur les « antillais qui filent un mauvais coton » ou « l'équipe de France black-black-black qui serait la risée de l'Europe », la liberté de pensée et d'opinion...
Qui aura le courage, à l'heure où même ses supposés proches : identitaires jaloux et autres apparatchiks en embuscade se désolidarisent du vieux chef comme on se détourne d'un pestiféré, que le problème ce n'est pas le « détail » mais la loi Gayssot ?
Cette loi d'exception contraire à tous les principes démocratiques et républicains, de l'aveu même de tous les politiques et historiens qui comptent, de Simone Veil à feux Vidal-Naquet...
Une loi d'exception qui, en instituant par le délit l'Histoire officielle, interdit toute recherche historique et l'Histoire. Dubito ergo sum res cogitans... Nous savons pourtant bien, dans ce pays qui vit naître Descartes, qu'en interdisant le doute, c'est la pensée qu'on interdit. Loi inique, de surcroît fratricide, puisqu'en inaugurant la concurrence des mémoires - et par la jurisprudence dont se réclament déjà les arméniens, les africains, les maghrébins, en attendant les vendéens et les gays... -, elle incite au communautarise victimaire généralisé, tuant la fraternité française et son universalisme républicain...
Trois siècles de haute philosophie, deux siècles de sécularisation du religieux et un siècle de séparation des Églises et de l'État pour en arriver là ? À ce retour en douce d'une Inquisition qui ne dit pas son nom ? Qui criminalise la dissidence, l'insoumission, le relativisme, le décalage, l'ironie... obligeant le rebelle à l'abjuration sous peine de ruine et de prison ?

Devant l'ignoble lynchage des bien pensants et les discrets lâchages, moi le libre penseur, pour rester du côté des opprimés et des faibles dont le sort change avec l'Histoire, j'affirme mon soutien à Le Pen le relaps ; relaps comme Jeanne d'Arc et Giordano Bruno... Par principe, au nom du droit à la liberté jusqu'à la mal-pensance, au nom du petit doigt d'honneur levé devant les puissants botteurs de derches et ses cohortes de lèches culs, de faux culs, j'affirme mon soutien à l'insoumis.
Car ma peur, ma vraie peur, ce ne sont pas les provocations ou les lubies d'un vieil homme, mais la peur bien plus grande de voir ce pays sombrer chaque jour plus bas dans l'obscurantisme totalitaire.
Un pays de soi-disant culture et de liberté où la horde des veules, faux courageux, vrais tartuffes et autres pétaino-gaullistes éternellement dans le sens du vent se réjouissent déjà, à l'unisson, au nom bien sur de la démocratie du bon et du bien, que le pays de Voltaire se promette de jeter demain en prison un vieux monsieur de 80 ans parce qu'il refuse de se dédire, parce que têtu jusqu'à la déraison, il refuse de baisser la tête et de faire comme un chien, à coups de pieds au cul comme eux tous, là où on lui dit de faire...

En tant qu'intellectuel français dissident, moi, Alain Soral, qui ne bénéficie même pas des soutiens d'un Soljenitsyne du temps de sa splendeur dans le Vermont (va savoir pourquoi ça s'est gâté depuis), par ce simple texte, je réclame haut et fort, face aux désapprobations tonitruantes et aux silences gênés, le droit au blasphème pour tous, pas seulement pour Houellebecq ou Philippe Val de Charlie Hebdo...
Et, au nom de ce droit sacré en terre laïque, malgré tout ce qui nous sépare : âge, parcours, origine politique..., je veux rendre hommage à un grand résistant. Pas un rentier de la Résistance à francisque. Un résistant à cette démocratie totalitaire qui tue la liberté, l'esprit d'indépendance, le sens de l'honneur et de la fidélité. Un résistant à cette République qui, à coup de devoir de mémoire forcé, de repentance obligatoire et autres criminalisations des automobilistes et des fumeurs, transforme peu à peu l'esprit français en catéchisme et le peuple français en bétail.

C'est, en somme, parce que je sais que l'affaire du détail est tout sauf un détail, que je réclame, pour Jean-Marie Le Pen, le droit de se tromper et le droit au détail !

Vive la France libre !

Alain SORAL