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  • Jünger Wandervogel

    1216902354.jpgCeux qui connaissent la biographie de Jünger savent que l’adolescent détestait la rationalité, se sentait étranger à elle, tout comme à la quotidienneté du monde de son époque. Il était un rêveur qui ne connaissait rien du monde des autres et n’y cherchait pas son chemin. Cette attitude d’« anarque », nous ne cessons de la découvrir dans toute l’œuvre d’Ernst Jünger. A la même époque, Franz Kafka ou Thomas Mann affichaient une même distance par rapport au monde de la majorité. Les intérêts du jeune Jünger résident dans son monde onirique individuel. Le monde dans lequel évolue l’adolescent Jünger est marqué par tous ces facteurs sociaux qui orientaient la vie de la plupart des fils de la société bourgeoise : une maison parentale reposant sur des fondements solides, une vie quotidienne à l’école obnubilée par les bonnes notes, l’idéal d’une profession stable. C’est dans ce type de monde que le jeune homme de la Belle Époque devait trouver sa voie. L’écrivain Ernst Jünger sera le contraire de son père. En 1901, le père quitte, avec sa famille, la pittoresque cité de Heidelberg pour émigrer à Hanovre, ensuite à Schwarzenberg dans l’Erzgebirge, enfin à Rehberg : au fil de ces transplantations, Ernst se détache de plus en plus nettement de la vision du monde positiviste du XIXe siècle. Son père ne réussit qu’à lui communiquer sa passion pour l’entomologie. Mais au-delà de cela, s’est rapidement évanouie l’influence intellectuelle que le père, chimiste et pharmacien doué, exerçait sur son fils épris d’indépendance. Dès l’âge de 13 ans, naît dans le cœur de Jünger un enthousiasme et un émerveillement pour l’agencement des choses dans la nature, pour le sens qu’elles nous communiquent.
    Les séjours en pleine nature, la collection de ces petites pierres, de ces petites mosaïques, aux formes diverses, leur agencement en images aux couleurs chatoyantes, les voyages imaginaires du jeune Jünger féru de lectures dans des mondes lointains, aventureux, ont fait en sorte que les journées d’école sont vite apparues fort mornes. Dans Le cœur aventureux, Jünger dépeint ses aspirations avec une indéniable volupté : « Mes parents possédaient une serre… et, souvent, lorsque l’air brûlant frémissait sur le toit de verre, je songeais, avec un plaisir étrange, qu’il ne devait pas faire plus chaud en Afrique. Mais il devait sans doute y faire un peu plus chaud, car c’est ce qui était quasi insupportable, ce qui n’avait jamais encore été vécu, qui était le plus attirant ».
    Comme des milliers d’autres garçons, Jünger, à seize ans, en 1911, rejoint le Wandervogel. Pour beaucoup d’élèves, l’école devenait aliénante ; elle les préparait à des professions qui n’étaient plus, en dernière instance, que des « fonctions » dans les structures de la société allemande.
    Jünger ne se sentait pas exposé à la pression sociale, qui poussait les jeunes gens à terminer la seconde moitié de leurs humanités afin d’obtenir le droit d’effectuer un service militaire volontaire d’un an seulement (en 1912, Jünger décrochera finalement ce diplôme). Ce type de service militaire prévoyait un temps réduit à une seule année, permettait aux jeunes de gagner du temps et de l’argent et autorisait le volontaire à postuler le statut d’officier de réserve. Chez les Wandervögel, qui cultivaient un ressentiment certain à l’égard de la société qu’ils détestaient, ces considérations n’avaient pas leur place. L’officier de réserve issu du Wandervogel envisageait toujours une réforme « par le haut », et, plus tard, pendant la guerre, il cherchait à promouvoir une réforme globale de la vie dans le corps même des officiers. Ce fut un échec. Mais le scepticisme de ces jeunes officiers à l’égard de l’armée en tant que forme d’organisation, à l’égard de sa technicisation et de sa rationalisation, est demeuré : c’était un scepticisme pour une part plus « progressiste » que celui qui régnait dans d’autres secteurs de la société.
    Ernst Jünger ne prenait pas l’école au sérieux. « Je rêvais sans tenir compte de rien, avec passion… et je me cherchais chaque nouvelle année un nouveau chef droit aux épaules larges, derrière lesquelles je pouvais opportunément me réfugier ».La fantaisie juvénile influencée par la lecture de livres d’aventures, comme ceux de Karl May, ou de récits coloniaux ou d’ouvrages de géographie, l’a conduit à rêver à de longs voyages dans des contrées inexplorées. La notion de « communauté » qui, pour d’autres, est la clef de l’aventure, ne constitue pas l’essentiel pour Jünger. A ce moment-là de son existence, comme plus tard, pendant la guerre, elle n’est qu’un moyen pour compléter son univers d’ivresse et de rêves. L’énergie pour l’aventure, Jünger la porte en lui, il n’a pas besoin d’une dynamisation complémentaire, qui lui serait transmise par d’autres. Jünger ne s’est jamais entièrement soumis à un groupe ni n’a adhéré exclusivement à un mouvement précis. C’est ce qui ressort des quelques rares descriptions qu’il livre sur le temps où il était Wandervogel : beuveries vespérales à la manière des étudiants des corporations. Sur les visites hebdomadaires aux brasseries de Hameln, où Jünger était lycéen en 1912 :« Les chansons et toute sorte de cérémonies telles que la « salamandre » étaient ordonnées après un silentium préparatoire ; un moment de détente, la fidelitas, suivait l’exécution du rituel. On buvait dans des pots à couvercle ; parfois aussi un hanap circulait à la ronde. Il avait la forme d’une botte qu’on ne cessait de remplir à nouveau, aux frais de celui qui avait été l’avant-dernier à la tenir. Quand la bière tirait à sa fin, il fallait, ou bien en boire de toutes petites gorgées, ou bien faire « cul sec » d’un trait […] Il existait toute une série de délits qu’on expiait en vidant une petite ou grande quantité de liquide ce qu’on appelait « descendre dans le pot ». Souvent des étudiants, ex-membres du club, étaient nos hôtes ; ils louaient notre zèle gambrinesque » :
    Par la suite, Jünger a essayé de traduire en actes ce que d’autres n’évoquaient qu’en paroles. A la recherche de la vie dans sa pureté la plus limpide, avec la volonté de se plonger dans l’ivresse extrême de l’aventure et dans l’émerveillement intense de nouvelles découvertes, de nouvelles couleurs, odeurs et plantes, de nouveaux animaux, Jünger décide de franchir le pas, un pas extraordinairement courageux pour un adolescent, un pas dangereux : à Verdun, sans avoir averti son père, il s’engage dans la Légion Étrangère . Un an seulement avant la Grande Guerre, avant même d’avoir passé son « examen de maturité , le jeune Jünger amorce une aventure audacieuse, mais qui sera de très courte durée. La même année, au moment où Ernst Jünger part, un revolver dans la poche, pour rejoindre la prestigieuse phalange des professionnels de l’armée française, le mouvement Wandervogel réunit ses adeptes allemands sur une montagne d’Allemagne centrale, le Hohen Meißner. Un Wandervogel autrichien avait appelé les Germains au « Combat contre les Slaves » ; les Allemands veulent prendre position et répondent, par la voix de leur porte-parole : « La guerre ? Cette manifestation de la folie des hommes, cette destruction de la vie, ce massacre en masse des hommes, faut-il la réactiver de nos jours ? Qu’un destin bienveillant, que notre œuvre quotidienne, exécutée en toute fidélité à nos idéaux, nous en préservent ! ».
    Cette attitude pacifiste a été celle de la majorité dans le mouvement de jeunesse bourgeois avant le déclenchement de la Grande Guerre. La volonté d’action de Jünger, d’une parfaite cohérence, ne pouvait pas se concrétiser dans sa patrie. Son départ pour la Légion fit la une dans les quotidiens de sa région. Par voies diplomatiques, le père de Jünger obtient assez rapidement le rapatriement de son fils fugueur, qui se trouvait déjà en Afrique. Détail intéressant : le père lui ordonne par télégramme de ne pas revenir sans s’être laissé photographier en uniforme de légionnaire.
    Jünger eut en Afrique des expériences plutôt dégrisantes. Il nous décrit par exemple comment il a été cueilli par des policiers militaires français, peu après son arrivée au Maroc, et exposé à la risée des indigènes. Les chambres sont pareilles à celles des détenus. Dès ce moment, l’aventure africaine laissait à désirer. Mais son livre Jeux africains demeure un récit légendaire, qui ne cesse de captiver ses lecteurs. En 1939, le Meyers Lexikon, pourtant fidèle à la ligne imposée par le régime, fait tout de même l’éloge de ce texte : Jünger, écrit le rédacteur, prouve avec ce livre « qu’il est doué d’une grande capacité poétique à décrire et à contempler », surtout « après avoir approché dangereusement un retournement, celui qui mène du réalisme héroïque au nihilisme sans espoir ».
    Après avoir passé un Abitur accéléré, Jünger se porte volontaire dès le début de la guerre. Sa jeunesse était définitivement passée. Le monde obsolète, endormi et médiéval, moisi et vermoulu, il l’abandonnait définitivement. Il appartiendra désormais au petit nombre de ceux qui abandonnent le romantisme sans une plainte, pour adopter le pas cadencé, pour troquer le béret de velours des Wandervögel pour le casque d’acier de l’armée impériale. Numquam retrorsum, semper prorsum !

     

    Patrick NEUHAUS